Edward Gordon Craig, 1872-1966 : S’il est ému l’acteur ne présente plus une « œuvre d’art, mais une série d’aveux involontaires », 1907

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Edward Gordon Craig, 1872-1966 : S’il est ému l’acteur ne présente plus une « œuvre d’art, mais une série d’aveux involontaires », 1907

 

« Du fait même que le théâtre moderne se sert de la personne du comédien comme d’instrument de son art, tout ce qu’on y crée revêt un caractère accidentel. Les gestes de l’acteur, l’expression de son visage, le son de sa voix, tout cela est à la merci de ses émotions : souffles qui toujours environnent l’Artiste et mènent son esquif sans le faire verser. Mais l’acteur, lui, est possédé par son émotion; elle enchaîne ses membres, dispose de lui à son gré. Il est son esclave, il se meut comme perdu en un rêve, comme en démence, vacillant çà et là. Son visage et ses membres, s’ils n’échappent pas à tout contrôle, résistent bien faiblement au torrent de la passion intérieure et manquent de le trahir à tout instant. Inutile d’essayer de se raisonner. Les sages recommandations de Hamlet aux comédiens (celles du rêveur, soit dit en passant, et non du logicien), s’en vont en fumée.

 

Les membres se refusent à obéir à la pensée dès que l’émotion s’enflamme, alors que la pensée ne cesse d’alimenter le foyer des émotions. Et il en est de l’expression du visage comme des mouvements du corps : la pensée lutte et parvient momentanément à diriger le regard, à modeler les muscles du visage à son gré ; mais soudain la pensée, qui s’était pour un temps rendu maîtresse de l’expression, est balayée par l’émotion, qui s’échauffe au travail de cette même pensée. En un éclair, avant que la pensée proteste, la passion brûlante s’est emparée de l’expression de l’acteur. Elle se nuance, change, la passion la tourmente, la harcèle du front à la bouche de l’acteur ; le voilà, entièrement dominé par l’émotion ; il s’y abandonne : « Fais de moi ce que tu voudras » l’expression de son visage s’égare de plus en plus - hélas - « rien ne sort de rien ».

 

 

 

De même pour la voix. L’émotion la brise, l’enchaîne au complot des sensations contre la pensée. Elle travaille la voix de l’acteur au point qu’il donne l’impression d’émotions en conflit. Rien ne sert de dire que l’émotion est l’inspiration des Dieux, et que c’est précisément ce que l’Artiste, dans tout autre Art, essaie de rendre ; en premier lieu, ce n’est pas exact, et quand même ce le serait, maintes émotions fugitives, fortuites, n’ont aucune valeur artistique. C’est ainsi, nous l’avons vu, que la pensée de l’acteur est dominée par son émotion, laquelle réussit à détruire ce que la pensée voulait créer ; et l’émotion triomphant, l’accident succède à l’accident. Et nous en venons à ceci que l’émotion, créatrice de toutes choses à l’origine, est ensuite destructrice. Or, l’Art n’admet pas l’accident. Si bien que ce que l’acteur nous présente n’est point une oeuvre d’art, mais une série d’aveux involontaires. »

 

 

 

[Edward Gordon Craig, L’acteur et la sur-marionnette, 1907, in De l’art du théâtre, éd. Lieuter, traduit en français en 1916]

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