Edward Gordon Craig 1872-1907 : ce que l’acteur peut apprendre de la marionnette, 1907

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Edward Gordon Craig 1872-1907 : ce que l’acteur peut apprendre de la marionnette, 1907

 

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Refus d’un art qui serait imitation de la vie, donc du réalisme. Recherche de la suggestion, d’une expression qui schématise les décors, stylise les gestes, restreint les couleurs à quelques fondamentales. Le rêve de Craig : un spectacle fondé sur la danse la musique, les lignes : un art total où tout serait symbole, - influence de Ruskin et Wagner-.

   La crainte en ce qui concerne l’acteur : que prisonnier de ses émotions il ramène l’accidentel : menace pour la pureté  des formes de l’art. Il ne s’agit pas de délivrer le théâtre de l’acteur ! Simplement faire en sorte que l’acteur se rapproche du modèle de la marionnette. Qu’il libère son jeu de la psychologie,  qu’il ne laisse plus le naturel s’exprimer. Sa tâche pleine de noblesse n’est pas d’incarner, de vivre mais de représenter et symboliser. C’est au prix de cette abnégation et de ces exigences qu’il pourra servir un théâtre de la Beauté et de la Création.]

"Tout porte à croire que la vérité se fera jour bientôt.  Supprimez l’arbre authentique que vous aviez mis sur la scène, supprimez le ton naturel, le geste naturel et vous en viendrez à supprimer l’acteur également.  C’est ce qui arrivera un jour, et j’aime à voir certains Directeurs de théâtre envisager cette idée d’ores et déjà.  Supprimez l’acteur et vous enlèverez à un grossier réalisme les moyens de fleurir à la scène.  Il n’y aura plus de personnage vivant pour confondre en notre esprit l’art et la réalité ; plus de personnage vivant où les faiblesses et les frissons de la chair soient visibles.

L’acteur disparaîtra, à sa place nous verrons un personnage inanimé, - qui portera si vous le voulez le nom de « Sur-Marionnette », jusqu’à ce qu’il ait conquis un nom plus glorieux.  On a déjà beaucoup écrit sur la marionnette et de fort bons ouvrages.  Elle a même inspiré plusieurs oeuvres d’Art.

 De nos jours, la marionnette traverse une ère de disgrâce, - bien des gens la considèrent comme une sorte de pantin d’un ordre supérieur dérivé de la poupée.  Mais ils font erreur.  La marionnette est la descendante des antiques idoles de pierre des temples, elle est l’image dégénérée d’un Dieu.  Amie de l’enfance, elle sait encore choisir et attirer ses disciples.  Que l’un de vous dessine une marionnette, il fera d’elle une figurine figée et grotesque.  C’est qu’il prend pour une placidité imbécile et une anguleuse difformité ce qui est la gravité du masque et l’immobilité du corps.  Car même nos marionnettes modernes sont des êtres extraordinaires.  Les applaudissements éclatent en tonnerre ou se perdent isolés, la marionnette ne s’en émeut point ; ses gestes ne se précipitent et ne se confondent pas ; qu’on la couvre de fleurs et de louanges, l’héroïne conserve un visage impassible.  Il y a plus qu’un trait de génie dans la marionnette, plus que l’éclat d’une personnalité qui se déploie : elle est pour moi le dernier vestige de l’Art noble et beau d’une civilisation passée.  Mais comme l’art s’avilit entre des mains grossières, de même les marionnettes ne sont plus que des grotesques, que de vulgaires histrions.  Elles limitent à leur mesure les acteurs du Théâtre.  Si les pupazzi entrent en scène, c’est pour tomber à la renverse ; ils ne boivent que pour trébucher, ils n’aiment que pour donner à rire.  Ils ont oublié les enseignements maternels du Sphinx.  Leur corps raide a perdu la grâce hiératique de jadis ; leurs yeux écarquillés ne semblent plus nous regarder.  Le pantin exhibe sa ficelle, et se carre dans sa sagesse de bois.  Il ne se souvient plus que son Art doit, lui aussi, porter le même cachet de sobriété que nous rencontrons dans les oeuvres d’autres artistes, et que l’art le plus accompli est celui qui cache le métier et oublie l’artisan.
 

N’est-ce point Hérodote qui en l’an 800 avant J.-C., rapportant sa visite au théâtre sacré de Thèbes, dit qu’il fut ravi d’admiration « par sa noble convention ».
 

« Comme j’entrais dans la Maison des Visions », écrit-il, « j’aperçus tout au fond, assise sur un trône ou sur un tombeau - du moins cela me fit l’effet de l’un et de l’autre - une belle Reine bronzée. Étendu sur ma couche, j’observai ses gestes symboliques.  Elle mettait tant d’aisance dans les rythmes changeants de ses gestes successifs ; tant de calme dans la façon de révéler ses secrètes pensées ; tant de noblesse et de beauté dans l’expression soutenue de sa douleur, qu’il nous semblait qu’aucune douleur ne pût la meurtrir; point de violence dans ses gestes ; point d’altération dans ses traits qui nous fît croire qu’elle succombait à sa passion ; sans cesse elle semblait prendre sa douleur entre ses paumes, l’y tenir délicatement, la contempler avec calme.  Ses bras et ses mains s’élevaient parfois, tels un svelte et tiède jet d’eau qui se brisait et retombait, l’écume de ses doigts blancs et légers glissant à ses genoux.  C’eût été pour nous une révélation d’art si nous n’avions déjà rencontré un esprit analogue dans d’autres exemples de l’art de ces Égyptiens.  Cet art qu’ils nomment celui de « montrer et voiler » est une si grande force spirituelle dans le pays qu’il tient une place prépondérante dans la religion.  Sans doute nous enseigne-t-il la vertu et la grâce du courage, car on ne peut assister à l’une de ces cérémonies sans ressentir une détente physique et morale. » Ceci date de l’an 800 avant J.-C.

 
Qui sait ? peut-être la marionnette redeviendra-t-elle quelque jour le médium fidèle de la belle pensée de l’artiste ? Et le jour approche qui nous ramènera le pupazzi, créature symbolique façonnée par le génie de l’artiste, et où nous retrouverons la « noble convention » dont parle l’historien grec ?
 

Nous ne serons plus alors à la merci de ces aveux de faiblesse qui trahissent sans cesse les acteurs et éveillent à leur tour chez les spectateurs des faiblesses pareilles.  Dans ce but, il faut nous appliquer à reconstruire ces images, et non contents des pupazzi, il nous faut créer une « sur-marionnette ».

Celle-ci ne rivalisera pas avec la vie, mais ira au-delà ; elle ne figurera pas le corps de chair et d’os, mais le corps en état d’extase, et tandis qu’émanera d’elle un esprit vivant, elle se revêtira d’une beauté de mort.  Ce mot de mort vient naturellement sous la plume par rapprochement avec le mot de vie dont se réclament sans cesse les réalistes.
 
[...] Bien loin en cela de servir l’Art ; car le but de l’Art n’est point de refléter la vie et l’artiste n’imite pas, il crée ; mais c’est la vie qui doit porter le reflet de l’Imagination, laquelle a choisi l’artiste pour fixer sa beauté [1] .  Et dans cette image, si la forme, par sa beauté et sa tendresse, relève de la vie, la couleur est tirée de ce monde inconnu de l’Imagination qui n’est autre que le séjour de la mort.  Ce n’est donc pas à la légère, ou cavalièrement, que je parle de la marionnette.  D’aucuns s’en sont raillés, le mot même a pris un sens méprisant, mais il se trouve des gens encore pour voir de la beauté dans ces petites figurines si abâtardies qu’elles soient aujourd’hui.
 
  La plupart des gens sourient dès que je leur parle de marionnettes ou de pupazzi.  Ils pensent aussitôt à leurs ficelles, à leurs bras raides, à leurs gestes saccadés ; ils me disent : « ce sont de drôles de petits poupards ». Mais rappelez-vous que ces mêmes pupazzi sont les descendants d’une noble et grande famille d’idoles, d’idoles faites en vérité « à l’image d’un Dieu », et qu’il y a bien des siècles ces figurines avaient des mouvements harmonieux et non saccadés, nul besoin de ficelles ou de fils de fer, et ne parlaient point par la voix nasillarde du montreur de Guignol.  Que non ! La marionnette fit jadis plus grande figure que vous-même.
 
Croyiez-vous que son ancêtre gesticulât sur un tréteau large de six pieds représentant un petit théâtre vieillot, si bien qu’il s’en fallait de peu qu’il touchât de la tête le haut de l’avant-scène ?

Croyiez-vous vraiment qu’il habitât toujours une petite maison à fenêtres et portes de poupée, à volets peints grands ouverts et où les fleurs du petit parterre poussaient de courageux pétales gros comme sa tête ? Quittez cette idée.  L’Asie vit son premier royaume, sur les rives du Gange.  On lui construisit une demeure, un vaste palais érigeant ses étages de colonnes dans le ciel, baignant d’autres colonnades dans l’eau ; entouré de jardins aux tièdes buissons chatoyants, aux fraîches fontaines ; jardins tout emplis d’un silence immobile.  Seul dans la fraîcheur secrète des salles du palais, l’esprit alerte de ses suivants était en mouvement.  Ils préparaient une fête digne de lui, qui célébrât le génie qui lui avait donné naissance.

  D’où vint la cérémonie.
  Il y prit part ; c’était la glorification de la Création, l’antique action de grâce, l’hymne exubérant de la vie, et celui, plus grave, d’une existence à venir, par delà le voile de la Mort. Devant la foule bronzée des adorateurs parurent les symboles de tout ce qui est en ce monde et au Nirvana ; les symboles du bel arbre, des monts, des richesses qu’ils renferment ; symboles du nuage, du vent, de toutes choses ailées symbole de la plus rapide d’entre elles : de la pensée, du souvenir ;  symboles de l’animal, du Bouddha, de l’homme - et voici où intervient la figurine, l’original de cette marionnette que vous avez tant raillée.  C’est que de nos jours elle n’a plus gardé que ses ridicules, copiés d’après les vôtres.  Vous n’eussiez point ri à voir son modèle dans sa gloire, aux temps où il représentait le symbole de l’homme, aux fêtes de la Création,, où il était l’image qui nous ravissait d’admiration.  Insulter sa mémoire serait railler notre propre chute, railler les croyances et les images que nous avons brisées.
 
[E.G. Craig, L’acteur et la surmarionette [1907] in De l’art du théâtre, trad.Geneviève Seligman, Lui, Paris, 1942, pp.66-6871-72]
 
 

Les khatputli du Rajasthan : Inde du nord ouest

La marionnette apparaît en Inde dès le IIème siècle avant J.C. Elles font passer des messages religieux ou politiques. Les marionnettistes itinérants, improvisent sur le thème des grands poèmes épiques indiens du Râmâyana ou du Mahabharatha. 

* Ces marionnettes ont pour origine le trône d'un souverain du Rajasthan qui vivait au VIII ème siècle. La légende veut que ces 32 figures aient pris vie chaque nuit pour chanter, danser et faire des acrobaties pour le seul plaisir de ce souverain qui était insomniaque. Les Bath-s, très habiles sculpteurs, utilisèrent ces 32 personnages pour créer un théâtre exclusivement réservé à la narration de la vie et des hauts faits de ce roi. Ces marionnettes confectionnées en bois sont de loin les plus courantes en Inde du Nord. La poitrine et les bras sont faits de tissu rempli de bourre, la partie inférieure du corps se compose d'une longue jupe flottante de voile de coton ou de mousseline de soie. Elles ne sont manipulées que par un seul fil. Une extrémité est fixée sur la tête, l'autre à la ceinture.

[1] « Toutes les formes sont parfaites dans l’esprit du poète ; il ne les tire point de la Nature, ne les compose pas d’après elle ; elles naissent de son imagination »,

William Blake. (Note de l’auteur)

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