Jean Vilar 1912-1971 : Les devoirs de cette éminence grise qui accouche les enfants de l’auteur : respect du texte, économie d’artifices.

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Jean Vilar 1912-1971 : Les devoirs de cette éminence grise qui accouche les enfants de l’auteur : respect du texte, économie d’artifices.

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Vilar jusqu’ici chef de troupe et régisseur comme il se plait à le dire, accepte la direction du TNP à Chaillot qu’il dirige de 1951 à 1963. Jacno  imagine le sigle dessiné comme au pochoir, ou un  tampon imprimé la même année. Le graphisme de l’affiche, l’utilisation des couleurs primaires, et une mise en page sans effet, laissent toute la force et la lisibilité aux titres des pièces et à leurs auteurs.

 













« Je constate que, de nos jours, il n’est pas un comédien qui ne réclame la direction d’un maître de jeu. Je crains donc que le génie scénique ne soit passé de l’âme de l’acteur dans celle du metteur en scène. Celui qui éclaire en définitive, l’œuvre dramatique de son intelligence et des richesses de sa sensibilité c’est, me semble-t-il, cet étrange bonhomme que l’on voit ou que l’on ne voit pas sur la scène selon qu’il est comédien ou uniquement directeur de son Théâtre.

Un grand comédien aura toujours, m’objectera-t-on, la science d’inclure dans une mise en scène les qualités dont il a su faire preuve sur des scènes moins précisément régies; il n’en est pas moins vrai que son inspiration sera, au cours des répétitions, plus ou moins courtoisement contrôlée, que l’on réclamera de lui moins de génie irrégulier […] et plus de talent permanent.

Le premier rôle, de nos jours, tout au long de la vie d’une pièce, n’appartient plus à nos Mounet-Sully et à nos Sarah Bernhardt, nous constatons qu’il est la possession plus ou moins avouée de nos metteurs en scène.

C’est là une évidence que l’histoire théâtrale que ces vingt ou trente dernières années nous impose.

Elle pose des problèmes de tous ordres.

Étudions d’abord celui qui traite de la conscience du metteur en scène. J’entends par conscience non pas seulement l’honnêteté intellectuelle et professionnelle, mais particulièrement les pourquoi et les comment de la réflexion au contact de l’œuvre à mettre en scène. Il s’agit d’imaginer et de bien entendre, sans vaine complaisance cependant, ce qu’on pourrait appeler le monologue intérieur de cette éminence grise.

Je passe sur ses premières réflexions concernant deux actions importantes de son métier :

- choix de la pièce,

- choix des interprètes,

et j’en arrive tout de suite; la pièce et les interprètes étant contractuellement désignés, au jeu démoniaque de la création scénique.

 

L’EMINENCE GRISE. SON MONOLOGUE INTERIEUR

 

Ce monologue exprime des devoirs. Il exprime des respects à l’égard de la pensée d’autrui. Il est comme le fruit à la fois savoureux et aigre de la greffe de deux émotions : celle de l’auteur, celle du metteur en scène. Car :

Le metteur en scène n’est pas un être libre. L’œuvre qu’il va jouer ou faire jouer est la création d’autrui. Il met au monde les enfants des autres. Il est un maître-accoucheur. Il remplit une fonction éternelle et secondaire à la fois. Il est enchaîné à un texte vis-à-vis duquel il discerne toutes les libertés. Mais ses idées et ses aspirations sont tributaires de celles d’un autre.

Il réfléchit, il s’exalte, il crie « eurékâ» mais le monologue intérieur lui dicte:

qu’il prend certainement trop de libertés vis-à-vis de l’œuvre;

que l’autre - je veux dire l’auteur - n’a certainement pas pensé à cet effet ;

que telle idée extraordinaire est du « plus pur théâtre », certes; mais que l’autre - je veux dire l’auteur- n’avait pas prévu à cet endroit un relief scénique,

qu’il modifie ainsi l’économie de l’œuvre; .

que cette prose est de la prose et non pas un motif à « gags» à «suspense»;

et qu’ enfin la pièce fut d’abord écrite et non pas agie;

« et qu’il serait bon, par conséquent, que tu t’en tiennes à plus de respect et à moins d’art (ou d’artifice)».

Qu’on le veuille ou non, du fait même que l’auteur dramatique a besoin d’autrui pour faire représenter sa pièce, il y a là existence de deux volontés. Il y a disharmonie du fait même que l’œuvre représentée est le produit de deux imaginations. On est en droit de s’étonner que certains commentateurs aient daubé si aisément sur le metteur en scène. Que peut cet ouvrier contre un état de fait aussi évident? Il doit ou prendre en charge, du premier au dernier mot, le texte qu’on lui propose et créer selon sa propre imagination, ou se démettre. »

 

[Jean Vilar, De la tradition théâtrale, Poche/Nrf, 1966]

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