Beckett : Acte sans parole I, 1957 [Un théâtre sans parole, une écriture didascalique]

Publié le par Maltern

Samuel Beckett 1906-1989

 

Acte sans Parole I

 

[ « Acte sans paroles » a été créé le 1er avril 1957 au Royal Court Theatre, à Londres, et repris le même mois au Studio des Champs Élysées, à Paris, avec Deryk Mendel dans le rôle de l’homme.]

 

PERSONNAGE

Un homme. Geste familier : il plie et déplie son mouchoir.

 

SCÈNE

Désert. Eclairage éblouissant.

 

ACTION

Projeté à reculons de la coulisse droite, l’homme trébuche, tombe, se relève aussi­tôt, s’époussette, réfléchit.

Coup de sifflet coulisse droite.

Il réfléchit, sort à droite.

Rejeté aussitôt en scène, il trébuche, tombe, se relève aussitôt, s’époussette, réfléchit.

Coup de sifflet coulisse gauche.

Il réfléchit, sort à gauche.

Rejeté aussitôt en scène, il trébuche, tombe, se relève aussitôt, s’époussette, réfléchit.

Coup de sifflet coulisse gauche.

Il réfléchit, va vers la coulisse gauche, s’arrête avant de l’atteindre, se jette en arrière, trébuche, tombe, se relève aussitôt, s’époussette, réfléchit.

Un petit arbre descend des cintres, atterrit. Une seule branche à trois mètres du sol et à la cime une maigre touffe de palmes qui projette une ombre légère.

Il réfléchit toujours.

Coup de sifflet en haut.

Il se retourne, voit l’arbre, réfléchit, va vers l’arbre, s’assied à l’ombre, regarde ses mains.

Des ciseaux de tailleur descendent des cintres, s’immobilisent devant l’arbre à un mètre du sol.

Il regarde toujours ses mains.

Coup de sifflet en haut.

Il lève la tête, voit les ciseaux, réfléchit,les prend et commence à se tailler les ongles.

Les palmes se rabattent contre le tronc, l’ombre disparaît.

Il lâche les ciseaux, réfléchit.

Une petite carafe, munie d’une grande étiquette rigide portant l’inscription EAU, descend des cintres, s’immobilise à tris mètres du sol.

Il réfléchit toujours.*

Coupe sifflet en haut.

Il lève les yeux, voit la carafe, réfléchit, se lève, va sous la carafe, essaie en vain de l’atteindre, se détourne, réfléchit.

Un grand cube descend des cintres, atterit.

Il réfléchit toujours.

Coup de sifflet en haut. Il se retourne, voit le cube, le regarde, regarde la carafe, prend le cube, le place sous la carafe, en éprouve la stabilité, monte dessus, essaie en vain d’atteindre la carafe, descend, rapporte le cube à sa place, se détourne, réfléchit.

Un second cube plus petit descend des cintres, atterit.

Il réfléchit toujours.

Coup de sifflet en haut.

Il se retourne, voit le second cube, le regarde, le place sous la carafe, en éprouve la stabilité, monte dessus, essaie en vain d’atteindre la carafe, descend, veut rap­porter le cube à sa place, se ravise, le dépose, va chercher le grand cube, le place sur le petit, en éprouve la stabilité, monte dessus, le grand cube glisse, il tombe, se relève aussitôt, s’époussette, réflé­chit.

Il prend le petit cube, le place sur le grand, en éprouve la stabilité, monte des­sus et va atteindre la carafe lorsque celle-ci remonte légèrement et s’immobilise hors d’atteinte.

Il descend, réfléchit, rapporte les cubes à leur place, l’un après l’autre, se détourne, réfléchit.

Un troisième cube encore plus petit des­cend des cintres, atterrit.

Il réfléchit toujours.

Coup de sifflet en haut.

Il se retourne, voit le troisième cube, le regarde, réfléchit, se détourne, réfléchit.

Le troisième cube remonte et disparaît dans les cintres.

A côté de la carafe, une corde à noeuds descend des cintres, s’immobilise à un mètre du sol.

Il réfléchit toujours.

Coup de sifflet en haut.

Il se retourne, voit la corde, réfléchit, monte à la corde et va atteindre la carafe lorsque la corde se détend et le ramène au sol.

Il se détourne, réfléchit, cherche des yeux les ciseaux, les voit, va les ramasser, retourne vers la corde et entreprend de la couper.

La corde se tend, le soulève, il s’accro­che, achève de couper la corde, retombe, lâche les ciseaux, tombe, se relève aussitôt, s’époussette, réfléchit.

La corde remonte vivement et disparaît dans les cintres.

Avec son bout de corde il fait un lasso dont il se sert pour essayer d’attraper la carafe.

La carafe remonte vivement et disparaît dans les cintres.

Il se détourne, réfléchit.

Lasso en main il va vers l’arbre, regarde la branche, se retourne, regarde les cubes, regarde de nouveau la branche, lâche le lasso, va vers les cubes, prend le petit et le porte sous la branche, retourne prendre le grand et le porte sous la branche, veut placer le grand sur le petit, se ravise, place le petit sur le grand, en éprouve la stabilité, regarde la branche, se détourne et se baisse pour reprendre le lasso.

La branche se rabat le long du tronc.

Il se redresse, le lasso à la main, se retourne, constate.

Il se détourne, réfléchit.

Il rapporte les cubes à leur place, l’un après l’autre, enroule soigneusement le lasso et.le pose sur le petit cube.

Il se détourne, réfléchit.

Coup de sifflet coulisse droite.

Il réfléchit, sort à droite.

Rejeté aussitôt en scène, il trébuche, tombe, se relève aussitôt, s’époussette, réfléchit.

Coup de sifflet coulisse gauche.

Il ne bouge pas.

Il regarde ses mains, cherche des yeux les ciseaux, les voit, va les ramasser, com­mence à se tailler les ongles, s’arrête, réfléchit, passe le doigt sur la lame des ciseaux, l’essuie avec son mouchoir, va poser ciseaux et mouchoir sur le petit cube, se détourne, ouvre son col, dégage son cou et le palpe.

Le petit cube remonte et disparaît dans les cintres emportant lasso, ciseaux et mouchoir.

Il se retourne pour reprendre les ciseaux, constate, s’assied sur le grand cube.

Le grand cube s’ébranle, le jetant par terre, remonte et disparaît dans les cintres.

Il reste allongé sur le flanc, face à la salle, le regard fixe.

La carafe descend, s’immobilise à un demi-mètre de son corps.

Il ne bouge pas.

Coup de sifflet en haut.

Il ne bouge pas.

La carafe descend encore, se balance autour de son visage.

Il ne bouge pas.

La carafe remonte et disparaît dans les cintres.

La branche de l’arbre se relève, les pal­mes se rouvrent, l’ombre revient.

Coup de sifflet en haut.

Il ne bouge pas.

L’arbre remonte et disparaît dans les cintres.

Il regarde ses mains.

 

RIDEAU

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