Ernest Legouvé 1807-1903 : La mise en scène est une seconde création. Eugène Scribe met du mouvement sur la scène et des points de suspensions dans ses textes

Publié le par Maltern

Ernest Legouvé 1807-1903 : La mise en scène est une seconde création. Eugène Scribe met du mouvement sur la scène et des points de suspensions dans ses textes  

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 « Un manuscrit de Scribe ne contient qu’une partie de son ouvrage, la partie qui se parle; le reste se joue; les gestes complètent les mots, les silences font partie du dialogue, et les petits points achèvent la phrase ». Legouvé, - futur inspecteur général de l’Education Nationale - , écrit avec lui  Adrienne Lecouvreur, qui triomphe en 1849 à la Comédie-Française. Il voit en lui un des premiers metteurs en scène, son attention à ce que le plateau apprend d’un texte est telle, qu’on le voit en cours de répétition transformer une scène d’exposition en dénouement !

    La mise en scène, surtout dans la comédie, est encore un art tout moderne. Autrefois, l’auteur écrivait bien sur son manuscrit : La scène se passe dans un salon, mais rien ne s’y passait comme dans un salon. D’abord on ne s’y asseyait pas. Vous vous rappelez encore les acteurs du Théâtre-Français, venant réciter leurs tirades, tout debout, à côté l’un de l’autre, devant le trou du souffleur. Un homme d’esprit, devenu depuis un personnage officiel, voulut inaugurer, rue Richelieu, ce qu’il appela la comédie assise. Malheureusement, sa pièce tomba, et la comédie assise se trouva une comédie par terre. Scribe, un des premiers, jeta sur la scène toute l’animation de la vie réelle. La nature de son talent l’y forçait. Ses comédies vives, alertes, pleines d’incidents et de péripéties soudaines, ne pouvaient s’accommoder de la sobriété de mouvement du théâtre d’autrefois. En réalité, un manuscrit de Scribe ne contient qu’une partie de son ouvrage, la partie qui se parle; le reste se joue; les gestes complètent les mots, les silences font partie du dialogue, et les petits points achèvent la phrase.

Avez-vous jamais comparé la ponctuation d’une pièce de Scribe avec celle d’une pièce de Molière ? Dans Molière, toute pensée se termine par un point, et il entremêle dans son dialogue, selon les mouvements de la phrase, les points et virgules, les deux-points, les points d’interrogation, et, de temps en temps, les points d’exclamation. Scribe y a ajouté les petits points, c’est-à-dire la phrase inachevée, le sentiment sous-entendu, la pensée qui ne se produit qu’à demi. Je pourrais citer, dans la Camaraderie, un monologue d’une page où j’ai compté quatre-ving-trois petits points. Il est vrai que ce monologue, plein de réticences, est dans la bouche d’une jeune fille, et on répète volontiers que les jeunes filles ne disent jamais que la moitié de ce qu’elles pensent.

    Toujours est-il qu’il y a toute une école dramatique dans le système des petits points, et Scribe avait raison de dire que la mise en scène était une seconde création, et comme une nouvelle pièce ajoutée à la première.

          En effet, on ne le connaissait qu’à moitié, tant qu’on ne l’avait pas vu tirer un ouvrage dramatique des limbes du manuscrit, le faire monter sur la scène et y monter avec lui. J’ai assisté un jour, à l’Opéra, à une répétition du Prophète. J’arrivai au moment où le poète mettait en scène la grande révolte du troisième acte.

 

    Figurez-vous un général sur un champ de bataille. Il était partout à la fois, il jouait tous les rôles : tantôt peuple, tantôt prophète, tantôt femme; marchant à la tête des conjurés d’un air farouche, avec ses lunettes relevées sur son front; puis, tout à coup, se jetant de l’autre côté et figurant la jeune première..., toujours avec ses lunettes sur son front; assignant à chacun sa place, marquant sur les planches avec de la craie l’endroit précis où tel acteur devait s’arrêter, et mêlant si habilement les diverses évolutions de ses personnages, que les mouvements les plus vifs étaient toujours de l’ordre, et que l’ordre était toujours de la grâce.

          Le troisième acte fini, nous courons ensemble au Théâtre-Français, où l’on nous attendait pour une répétition. Il s’agissait de mettre en scène le second acte des Contes de la Reine de Navarre, un acte tout intime et ne comptant que quatre personnages.


          Soudain, voilà un autre homme qui m’apparaît en Scribe. Autant à l’Opéra, je l’avais vu puissant à manier les masses et à traduire par la figuration les plus violentes passions populaires, autant je le vois, à la Comédie-Française, plein de finesse et de nuances dans l’interprétation des sentiments délicats. Avant son arrivée, la scène semblait aux artistes eux-mêmes, un peu languissante, un peu froide. Il vient, et en quelques instants, sans ajouter un mot, il parsème le dialogue de gestes si vrais, de poses si expressives, de temps d’arrêt si ingénieux, il se sert si adroitement des meubles et des chaises, comme d’autant d’accidents de terrain, que la situation s’accentue, que l’intérêt se dessine, que les personnages prennent du relief, et que l’acte devient rapide, animé, vivant; on eût dit un coup de baguette de magicien.


          Ce n’est pas tout. La mise en scène était pour lui une sorte de révélation; à la lueur de ce sombre petit quinquet des répétitions que nous connaissons tous, il apercevait dans son œuvre ce qu’il n’y avait pas soupçonné auparavant. Il m’a souvent raconté ce qui lui arriva pour un drame fort intéressant, nommé Philippe, qu’il avait composé avec Bayard, et qui roulait sur le mystère d’une naissance illégitime.

          La pièce s’ouvrait par la révélation de ce mystère; Scribe arrive à la répétition, au moment même où l’acteur révélait ce secret au public. - "C’est trop tôt, s’écria-t-il, il faut reporter cette révélation à la seconde scène!" On la reporte le lendemain à la seconde scène. - "C’est trop tôt, s’écria-t-il, il faut la reporter à la troisième." On la reporta à la troisième; mais c’était encore trop tôt, et de report en report, on la recula si bien, qu’elle fut reléguée à la fin de la pièce, et que l’exposition devint le dénouement.
          Pourtant, il est juste de mettre une restriction à ces éloges. Si Scribe a été le véritable fondateur de la mise en scène moderne, deux parties importantes de cet art lui font absolument défaut. Il ne s’entendait ni aux décors, ni aux costumes. Chose étrange! Rien à la fois de si voyageur et de si casanier que l’imagination de Scribe. Elle se promenait dans tous les pays du monde, et elle restait toujours à Paris. Il mettait en tête de ses opéras-comiques et de ses opéras : La scène se passe à Saint-Pétersbourg, la scène se passe à Madrid, la scène se passe à Pékin; en réalité, la scène se passait toujours en France. Quand il écrivait le mot une cuisine, une auberge, un palais, il voyait toujours la même cuisine, la même auberge, le même palais. Quant à ses personnages, il les affublait dans sa pensée de je ne sais quelles toques, je dirais volontiers de je ne sais quelles loques qui n’appartenaient en rien au pays. Il s’occupait de les faire agir, de les faire parler, mais quant à les loger et à les vêtir, il n’en avait cure. Ce défaut, tout extérieur en apparence, tenait à cette lacune que j’ai signalée dans son esprit. Le côté pittoresque des choses lui échappait, comme le côté caractéristique des personnes. Il n’avait pas le sentiment de l’individualité. Heureusement, il rencontra un collaborateur merveilleux dans M. E. Perrin. M. E. Perrin, qui avait, lui, l’instinct et la science du décor et du costume, m’a souvent raconté l’émerveillement naïf de Scribe, en voyant ses personnages et ses intérieurs se transformer sous la main de cet habile metteur en scène. »
 

 

[Ernest Legouvé, Soixante ans de souvenirs, t. 2, 1887, Chap. 11]


 

 

 

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