Honzl Jindrich 1894-1953 : La représentation est un univers de signes, 1971

Publié le par Maltern

Honzl Jindrich 1894-1953 : La représentation est un univers de signes, 1971

 

[Responsable du Théâtre National de Prague en ex-Tchécoslovaquie, metteur en scène et théoricien.  Son article  « La Mobilité du signe théâtral » paru dans Travail théâtral en 1971, exerce une profonde influence sur ce que l’on appelle « l’école du spectateur ». Le spectacle est un univers de signes organisé par un metteur en scène-auteur. Préséance de la représentation sur le texte. Il serait cependant vain d’imaginer un dictionnaire des signes ; chacun étant « mobile », n’a de sens que dans  une représentation particulière.]

 

 

 

 

 

 

 

"Toutes les réalités de la scène, le texte de l’auteur, le jeu de l’acteur, l’éclairage, sont des réalités qui représentent d’autres réalités. Une manifestation théâtrale est un ensemble de signes.

 

O. Zich déclare dans son Esthétique de l’art dramatique : « L’art dramatique est un art de la représentation, et cela de façon uniforme dans tous ses éléments. » L’acteur représente un personnage (Vojan a représenté Hamlet), la scène représente le lieu de l’action (une ogive gothique représente un château), la lumière blanche représente le jour, la lumière bleue la nuit, la musique représente un événement (cri de guerre), etc. Il importe peu que la scène soit ou non un bâtiment, qu’elle soit une partie du Théâtre National, ou un pré à la lisière d’un bois, ou quelques planches disposées sur des tonneaux, ou un coin de la place du marché entouré de spectateurs : ce qui importe, c’est que la scène du Théâtre National puisse représenter un pré, ou que le pré d’un théâtre champêtre représente clairement une place, ou que le coin de la place du marché occupé par le théâtre représente l’intérieur d’une auberge, etc.

 

La fonction représentative de la scène, s’applique également aux autres aspects du phénomène théâtral. La scène est d’ordinaire un bâtiment, mais ce n’est nullement sa disposition architecturale qui lui permet d’être scène, c’est le fait qu’elle représente le lieu de l’action dramatique. De même on peut dire de l’acteur : l’acteur est d’ordinaire un homme qui parle et se déplace sur une scène, mais l’essence de l’acteur, ce n’est pas qu’il soit un homme qui parle et se déplace sur une scène, c’est que cet homme représente quelqu’un, c’est qu’il « signifie » un personnage. Que ce soit un homme n’a en fait aucune importance. Ce pourrait être tout aussi bien un morceau de bois. Si ce morceau de bois exécute des mouvements, et si quelqu’un accompagne ses mouvements de paroles, il devient alors un acteur - il peut représenter un personnage dramatique.

 

 

 

Mais si une voix seule parvient à représenter un personnage, l’acteur est uniquement cette voix, qui peut se faire entendre en coulisse ou par haut-parleur. Dans le Faust de Goethe, nous avons un acteur de ce genre : au prologue, Dieu apparaît d’ordinaire, dans les versions jouées chez nous, sous la forme d’une simple voix. Enfin, dans les pièces radiophoniques, la voix et le son représentent non seulement des personnages dramatiques, mais tous les autres phénomènes du théâtre : scène, décors, accessoires, éclairage. La radio utilise, pour tout cela, des signes sonores. On peut parler de décor acoustique (bureau suggéré par le tac-tac de la machine à écrire, mine de charbon par le vrombissement des foreuses pneumatiques, le grincement des wagonnets, etc.). Un verre est suggéré par le bruit du vin versé ou le tintement de deux verres qui s’entrechoquent, etc.

 

 

 

Tous les autres facteurs du phénomène théâtral se précipitent par la brèche ainsi ouverte : le personnage, lié jusqu’alors à la mimique de l’homme, le message de l’auteur, qui n’était jusqu’à  présent que « parole », etc., et nous découvrons avec stupéfaction que l’espace scénique n’est pas nécessairement un espace, mais que le son peut également représenter une scène, la musique être événement, le décor message, etc.

 

 

 

Examinons la scène et les signes qui la suggèrent. Nous admettons que la scène peut être représentée par une réalité spatiale quelconque ; qu’un bâtiment, un coin de place entouré de spectateurs, un pré, une salle d’auberge, etc., peuvent très bien faire fonction de scène. Mais la scène, qui est espace, n’est pas forcément indiquée par un espace. Nous avons cité l’exemple de la scène radiophonique (bureau, mine de charbon...) suggérée par des sonorités. Mais nous pourrions citer des exemples tirés de nos pièces, où le son devient scène. Dans la dernière scène de la Cerisaie de Tchékhov, c’est justement cette cerisaie qui joue le rôle princcipal. Elle est sur scène, mais nous ne la voyons pas ; elle n’est pas indiquée spatialement, mais par le son : le bruit des coups de hache qui abattent les arbres au dernier acte. L’auteur et le metteur en scène peuvent donc suggérer la scène par ce phénomène sonore, qui répond le mieux à leurs intentions, qui établit de la façon la plus efficace le contact entre l’auteur et le metteur en scène d’une part et le public de l’autre. »

 

 

 

[Jindrich Honzl, Travail théâtral, n° 4, juillet 1971.] 

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