Martin Esslin 1918-2002 : En attendant Godot de Beckett : l’angoisse d’exister et la parole pour conjurer la peur du vide 1962

Publié le par Maltern

Martin Esslin 1918-2002 : En attendant Godot de Beckett : l’angoisse d’exister et la parole pour conjurer la peur du vide 1962

 

 [Le Théâtre de l’Absurde,- paru en 1962 et traduit en 1971-, du critique anglais d’origine hongroise Martin Esslin, est un livre clé pour comprendre les enjeux du théâtre contemporain. Beckett et Ionesco en sont les représentants les plus connus et opèrent une véritable révolution du langage dramatique et du rapport du spectateur à la représentation. En attendant Godot écrit en 1948 attendra 1953 pour être monté par Roger Blin au Théâtre de Babylone, et déclencher une véritable bataille. « Le public est mis en face d’actions qui, en apparence, manquent de mobiles, de personnages sujets à de perpétuelles transformations […] Le public peut se demander « que va-t-il arriver après ? » mais là, n’importe quoi peut arriver après et la question peut ne pas trouver de réponse selon les règles de la probabilité courante, basée sur des mobiles et des caractères qui resteraient constants à travers toute la pièce. […] Ceci constitue un suspense dramatique d’une espèce différente. […] Au lieu qu’on lui fournisse une solution, le spectateur est incité à formuler les questions qu’il aura à poser s’il veut découvrir la signification de la pièce. » Crise du personnage, crise du langage et abandon d’une « l’histoire » qui se dénoue au fil des péripéties. Le thème de l’angoisse d’exister, de la perte du sens et de son attente et central chez Beckett. Mais si on peut faire des analogies avec les existentialismes de Sartre ou de Camus, l’œuvre reste ouverte aux interprétations des lecteurs et des metteurs en scène. A un metteur en scène qui lui demande ce que signifie En attendant Godot Beckett répond : «  Si je le savais, je l’aurais dit dans la pièce. »]

 
 
Un bref instant, Vladimir perçoit toute l’horreur de la condi­tion humaine : « L’air est plein de nos cris... Mais l’habitude est une grande sourdine. » Il regarde Estragon endormi et soliloque : « Moi aussi, un autre me regarde, en se disant, il dort, il ne sait pas, qu’il dorme... Je ne peux pas continuer. » La routine d’attendre Godot est comme l’habitude qui non empêche d’atteindre la conscience douloureuse mais féconde la pleine réalité de l’être.
 

Nous pensons encore au propre commentaire de Beckett sur cet aspect de En attendant Godot, tiré de son essai sur Proust « L’habitude est le lest qui enchaîne le chien à sa vomissure. Respirer est habitude. La vie est habitude. Ou plutôt la vie est une succession d’habitudes, puisque l’individu est une succession d’individus... Habitude est le terme générique pour les innombrables traités conclus entre les innombrables sujets qui constituent l’individu et leurs innombrables objets corrélatifs. Les périodes de transition qui séparent les adaptations consé­cutives... représentent les zones de péril dans la vie de l’individu, dangereuses, précaires, douloureuses, mystérieuses et fertiles quand pour un moment l’ennui de vivre est remplacé par la douleur d’être. »

[…] Les passe‑temps de Vladimir et d’Estragon ont pour but, comme ils le répètent, de les empêcher de penser. « Nous ne risquons plus de penser... Ce n’est pas le pire, de penser... Ce qui est terrible, c’est d’avoir pensé. »

 

Vladimir et Estragon parlent sans cesse. Pourquoi ? Ils le donnent à entendre dans ce qui est probablement le passage le plus lyrique, le plus parfaitement écrit de la pièce

 VLADIMIR. ‑ C’est vrai, nous sommes intarissables.
 ESTRAGON. ‑ C’est pour ne pas penser.
 VLADIMIR. ‑ Nous avons des excuses.
 ESTRAGON. ‑ C’est pour ne pas entendre.
 VLADIMIR. ‑ Nous avons nos raisons.
 ESTRAGON. ‑ Toutes les voix mortes.
 VLADIMIR. ‑ Ça fait .un bruit d’ailes.
 ESTRAGON. ‑ De feuilles.
 VLADIMIR. ‑ De sable.
 ESTRAGON. ‑ De feuilles.
 Silence.
 

VLADIMIR. ‑ Elles parlent toutes en même tempe.

 ESTRAGON. ‑ Chacune à part soi.
 Silence
 VLADIMIR. ‑ Plutôt elles chuchotent.
 ESTRAGON. ‑ Elles murmurent.
 VLADIMIR. ‑ Elles bruissent.
 ESTRAGON. ‑ Elles murmurent.
 Silence
 

VLADIMIR. ‑ Que disent‑elles ?

 ESTRAGON. ‑ Elles parlent de leur vie.
 VLADIMIR. ‑ Il ne leur suffit pas d’avoir vécu.
 ESTRAGON. ‑ II faut qu’elles en parlent.
 VLADIMIR. ‑ II ne leur suffit pas d’être mortes.
 ESTRAGON. ‑ Ce n’est pas assez.
 Silence
 

VLADIMIR. ‑ Ça fait comme un bruit de plumes.

 

ESTRAGON. ‑ De feuilles.

 VLADIMIR. ‑ De cendres.
 ESTRAGON. ‑ De feuilles.
 Long silence
 

Ce passage, dont le genre pourrait être emprunté au music‑hall irlandais, est miraculeusement transmué en poésie, il contient la clef d’une grande partie de l’œuvre de Beckett. A coup sûr, ces voix du passé qui bruissent et murmurent sont les voix que nous entendons dans les trois romans de sa trilogie ; ce sont les voix qui explorent les mystères de l’être et du moi jusqu’aux limites de l’angoisse et de la souffrance. Vladimir et Estragon essayent de ne pas les entendre. Le long silence qui suit leur évocation est rompu par Vladimir « angoissé » qui crie « Dis n’importe quoi ! » puis les deux vagabonds retombent dans leur attente de Godot.

 L’espoir du salut peut n’être qu’une simple évasion de la souffrance et de l’angoisse qui naissent avec la prise de conscience de la réalité de la condition humaine. Il y a là une analogie vraiment étonnante entre la philosophie existentialiste de Jean‑Paul Sartre et l’intuition créatrice de Beckett qui n’a jamais sciemment exprimé des opinions existentialistes. Si pour Beckett comme pour Sartre l’homme a le devoir de faire face à la condition humaine en reconnaissant qu’à la racine de notre existence est le néant, la liberté et le besoin de nous recréer constamment par une succession de choix, alors Godot pourrait bien devenir une image de ce que Sartre nomme « la mauvaise foi » ‑ « L’acte premier de mauvaise foi est pour fuir ce qu’on ne peut pas fuir, pour fuir ce qu’on est »  
 

Bien que ce rapprochement puisse être révélateur, nous devons nous garder d’aller trop loin dans l’essai d’identifier la vision de Beckett à une école quelconque de philosophie. C’est la richesse particulière d’une pièce comme En attendant Godot que d’ouvrir des vues sur un grand nombre de perspectives diffé­rentes. Elle permet des interprétations philosophiques, reli­gieuses et psychologiques, mais par‑dessus tout c’est un poème sur le temps, l’évanescence et le mystère de l’existence, le para­doxe du changement et de la stabilité, de la nécessité et de l’absurdité. »


Samuel Beckett par Roger Blin

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