Antonin Artaud 1896-1948 : Les gestes créent une « architecture spirituelle » au-delà du verbal

Publié le par Maltern

Antonin Artaud 1896-1948 : Les gestes créent une « architecture spirituelle » au-delà du verbal

 

« Les Balinais qui ont des gestes et une variété de mimiques pour toutes les circons­tances de la vie, redonnent à la convention théâtrale son prix supérieur, ils nous démontrent l’efficacité et la valeur supérieurement agissante d’un certain nombre de conventions bien apprises et surtout magistralement appliquées. [...] Ces roulements mécaniques d’yeux, ces moues des lèvres, ce dosage de crispations musculaires, aux effets méthodiquement calculés et qui élèvent tout recours à l’improvisation sponta­née, ces têtes mues d’un mouvement horizontal et qui semblent rouler d’une épaule sur l’autre comme si elles s’encastraient dans des glissières, tout cela qui répond à des nécessités psychologiques immédiates, répond en outre à une sorte d’architecture spi­rituelle, faite de gestes et de mimiques, mais aussi du pouvoir évocateur d’un sys­tème, de la qualité musicale d’un mouvement physique, de l’accord parallèle et admi­rablement fondu d’un ton.

 

Que cela choque notre sens européen de la liberté scénique et de l’inspiration spontanée, c’est possible, mais que l’on ne dise pas que cette mathématique est créatrice de sécheresse ni d’uniformité. La merveille est qu’une impression de richesse, de fantaisie, de généreuse prodigalité se dégage de ce spec­tacle réglé avec une minutie et une conscience affolantes.  Et les correspondances les plus impérieuses fusent perpétuellement de la vue à l’ouïe, de l’intellect à la sensibilité, du geste d’un personnage à l’évocation des mouvements d’une plante à travers le cri d’un instrument. [...] Un jeu de jointures, l’angle musical que le bras fait avec l’avant bras, un pied qui tomber, un genou qui s’arque, des doigts qui paraissent se détacher de la main, tout cela est pour nous  comme un perpétuel jeu de miroir où les membres humains semblent se renvoyer des échos, des musiques, où les notes de l’orchestre, où les souffles des instruments à vent évoquent l’idée d’une intense volière dont les acteurs eux-mêmes seraient le papillotement. Notre théâtre qui n’a jamais eu l’idée de cette métaphysique de gestes, qui n’a jamais su faire servir la musique à des fins dramatiques aussi immédiates, aussi concrètes, notre théâtre purement verbal et qui ignore tout ce qui fait le théâtre, c’est à dire ce qui est dans l’air du plateau, qui se mesure et se cerne d’air, qui a une densité dans l’espace : mouvements, formes, couleurs, vibrations, attitudes cris,  pourrait eu égard à ce qui ne se mesure pas et qui tient au pouvoir de suggestion de l’esprit, demander au théâtre Balinais une leçon de spiritualité. »

 

 

 

[Antonin Artaud, Le théâtre Balinais 1931, in Le Théâtre et son double.]

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