Georges Feydeau 1862-1921 : Le Potache, monologue comique dit par Coquelin Cadet

Publié le par Maltern

Georges Feydeau 1862-1921 : Le Potache, monologue comique dit par Coquelin Cadet

 

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[Ernest Coquelin 1848-1909 est le frère de Constant Coquelin (dit Coquelin aîné), le créateur du rôle de Cyrano de Rostand. Il démissionne de la Comédie Française pour jouer le vaudeville au Théâtre des Variétés. Il devient le spécialiste du monologue comique, genre mineur mais qui remporte un immense succès et inspire Feydeau qui écrit pour lui. On lui doit deux livres : Le Monologue moderne, 1881, et L'Art de dire le monologue, 1884. On peut voir en lui le créateur du « one-man show » comique.]

 

 

 

 

 





LE POTACHE

 

Monologue comique dit par Coquelin Cadet.Zone de Texte: 1 Coquelin Cadet

 

à Coquelin Cadet.

 

 

 

« Hein ? Vous croyez que je ris ? Je suis furieux ! Ces professeurs, quels crétins ! Si jamais je suis ministre, je les supprime ! Vous ne savez pas ce qui m'arrive ? Mon pro­fesseur me demande ma leçon ; je n'en savais pas un mot ; il me flanque un zéro. Quelle injustice ! Est-ce que je pouvais la savoir... je ne l'avais pas apprise. J'ai réclamé... il m'a mis à la porte. Alors je lui ai dit un mot mais un mot ! Eh bien, il n'a pas bronché, le lâche !

 

Il est vrai qu'il n'a pas pu l'entendre, je l'ai dit tout bas.

 

Ah ! c'est que ce matin j'avais bien autre chose à faire que d'apprendre des leçons. J'ai dormi moi !... parce que, avant hier, j'ai été en soirée..-. Oh ! une soirée étonnante ! Il y avait des hommes, des femmes et deux députés... dont un Auvergnat. L'Auvergnat a voulu prendre la pa­role, mais on s’y est opposé... à cause de l'autre. Ils n’étaient pas du même avis ; cela aurait pu faire du gra­buge.

 

Quand je suis arrivé, il y avait peu de monde ; dans le vestibule, j'ai trouvé un monsieur très aimable... avec des favoris : on m'a dit que c'était le maître d'hôtel ; Ah ! il a un bien bel hôtel !

 

Je lui ai serré la main, il a eu l'air très flatté... et il m'a demandé mon paletot. Vrai, pour un propriétaire aussi riche, il n'est pas fier. Moi, vous comprenez, j'ai refusé et j'ai donné mon caban à un monsieur qui avait l'air beaucoup moins bien, mais qui devait être quelque chose dans la maison, car tous les invités lui serraient la main en l'appelant « mon cher ».

 

Je suis entré dans le salon ; la maîtresse de la maison est venue à moi et m'a serré la main... (avec fatuité). Et je crois même..., à la façon dont elle m'a regardé, que... Enfin passons, pauvre enfant !

 

Elle a voulu me présen­ter à son mari, mais je lui ai dit que j'avais eu l'honneur de lui serrer la main, dans le vestibule.

 

Je me suis assis. A côté de moi, il y avait une jeune fille... qui me regar­dait... (avec fatuité) et je crois même..., à la façon dont elle me regardait, que... Enfin passons, pauvre enfant !

 

Voyant qu'elle n'osait me parler la première, j'ai pris la parole et je lui ai dit : « Mademoiselle il ne fait pas encore très chaud ! Mais, tout à l'heure il fera beaucoup plus chaud. » Elle a commencé à rougir... pauvre enfant ! Alors j'ai ajouté : « Mademoiselle, on dansera tout à l'heure, si vous voulez bien, nous danserons la première polka ? » Elle me répond : « Je suis invitée. - Oh ! pour ça, faut pas me la faire, ai-je repris, il n'y a encore per­sonne, on n'a pas pu vous inviter. »

 

Alors elle m'a ac­cordé la première valse. J'aurais mieux aimé la polka... parce que moi, la valse, je la danse à quatre temps, et je n'ai encore trouvé aucune danseuse qui pût aller en mesure.

 

Quand il y a eu beaucoup de monde, on a donné une petite pièce. C'était joué par deux artistes, deux frères de beaucoup de talent... dont l'un - c'est très curieux ! - était plus vieux que l'autre. Seulement je ne pourrais pas vous dire quel était l'aîné ! J'ai demandé à mon voisin, il m’a répondu « Vous voyez ! c'est celui qui, ressemble le plus à l'autre ! » J'ai cherché longtemps ! J'hésite encore, pourtant je crois que ce doit etre le plus vieux.

 

Après la petite pièce nous avons entendu une joueuse de flûte... très forte... qui nous a joué de la clarinette. Pendant tout son morceau, elle ne m'a pas quitté des yeux ! (Avec fatuité) et je crois même, à la façon dont elle me regardait que... Enfin passons ! Pauvre enfant !

 

Par exemple, je me suis . fait un ami ! Oh ! un homme charmant ! Un vaudevilliste qui a fait fortune... en ven­dant du savon ! Tenez, pour vous donner une idée de son esprit ! nous parlions de la sottise des gens ! Tout-à-coup, il se tourne vers moi et me dit : « Voulez-vous que je vous donne un exemple de la bêtise humaine. J'ai devant moi un imbécile n'est-ce pas. Je le lui dis en face ! Eh! bien, il ne comprend pas et il éclate de rire ! » Je me suis tordu.. et tout le monde aussi. Ah ! je suis bien heureux d'avoir fait sa connaissance.

 

Après le concert, on s'est mis à danser. J'ai été cher­cher ma valseuse... Il n'y a pas eu moyen. Elle dansait à trois temps et moi à quatre. Au bout d'un tour, elle m'a prié de la conduire au buffet. Là j’ai cru le moment venu de lui faire un compliment ; je lui ai dit : « Mademoi­selle, nous avons au collège une concierge qui est bien jolie, mais vous êtes encore plus jolie qu'elle ! » C'était très délicat... Elle est devenue toute rouge et m'a de­mandé de la reconduire à sa place.. Elle était émue ! Pauvre enfant !

 

Pendant le lancier, je suis resté assis... J'étais à côté d'une dame... assez âgée!... Nous avons causé. Tout à coup, elle m'a montré une jeune fille qui dansait « Voyons ! jeune homme, comment trouvez-vous cette grande demoiselle, là-bas ? » Moi, je réponds : « Peuh ! elle a l'air d'une asperge ! » C'était sa fille ! Elle a fait une tête ! je n'y suis plus revenu.

 

Enfin, vers cinq heures du matin, j'ai pris congé de la maîtresse de maison. Dans le vestibule, j'ai retrouvé le riche propriétaire, si aimable ; il ne l'avait quitté de la soirée.

 

En échange d'un petit numéro, il m'a rendu mon ca­ban, et nous avons fait un brin la causette.

 

Je lui ai dit « Monsieur, cette soirée a été charmante ! et je suis heu­reux d'avoir fait votre- , connaissance ! » Alors, il m'a em­mené à la cuisine - je ne sais pas trop pourquoi - et il m'a présenté à la cuisinière. Entre nous - faudrait pas le dire à sa femme - mais il a l'air d'être très bien avec la cuisinière. Il lui a dit : « Justine, je te présente Mon­sieur ! » et nous avons bu un litre. Pendant ce temps, la cuisinière me regardait (avec fatuité) et je crois bien... à la façon dont elle me regardait que...

 

Enfin je l'ai enten­due qui disait tout bas au propriétaire : « C'est égal, c'est malheureux qu'il ait une si vilaine livrée, il est gentil ce petit groom ! » Eh ! bien, vrai, je ne suis pas fat…Mais ça m’a fait plaisir.  Une bien charmante personne que cette cuisinière !

 

Quant au propriétaire si aimable, nous sommes inti­mes. Ainsi, maman donne une soirée dimanche. Eh ! bien, je l'ai invité. Il a accepté tout de suite ; il m'a même offert de passer les rafraîchissements. Quel excellent homme ! Ah ! voilà une connaissance qui fera plaisir à maman ! »

Publié dans 1- Comique et Tragique

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