Aristophane 450/445 - 385 av. J.-C. : Dionysos, dieu de la tragédie, rend un jugement bouffon en comparant le poids des vers d’Eschyle et d’Euripide. Les Grenouilles, 405 avant J.C.

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Aristophane 450/445 - 385 av. J.-C. : Dionysos, dieu de la tragédie, rend un jugement bouffon  en comparant le poids des vers d’Eschyle et d’Euripide. Les Grenouilles, 405 avant J.C.

 

[ Le plus grand des poètes comiques grecs, il nous reste 11 de ses comédies sur 44. La pièce met en scène de manière parodique les trois grands de la tragédie. Eschyle ca. 525-456, Sophocle 496-406 et Euripide   480-407 qui viennent de mourir dans les deux années précédentes. Pour mémoire, Sophocle avait détrôné Eschyle au concours en 468, et lui-même était dépassé par Euripide en 441.

 

Dyonisos, dégouté des mauvaises tragédies que l’on joue à Athènes, - les bons auteurs sont morts-,  décide de descendre aux enfers accompagné de son serviteur Xanthias. Il s’agit de savoir quel poète tragique ressusciter. Il traverse le Styx sur la barque de Charon sous les coassement des grenouilles (un chœur qui ressasse toujours le même cri…). Arrivé chez Hadès, il tombe sur des clameurs : Eschyle et Euripide se disputent le siège de roi de la tragédie. Dionysos doit juger mais l’affrontement est rude. Euripide se moque de l’emphase ridicule et archaïque du vieil Eschyle qui lui, l’accuse de pervertir la jeunesse, Athénienne - il fut élève de Socrate… - devenue irrespectueuse, discoureuse et  efféminée. Dionysos va donc peser les vers de chacun avec une balance spéciale. Eschyle sort grand vainqueur de la pesée, il reverra le jour. Aristophane, nostalgique de la tradition défend à travers la parodie un tragédie virile, et l’ancienne comédie à chœur d’animaux, contre les raffinements dialectiques et pathétiques à la mode d’ Euripide. Une des premières batailles entre anciens et modernes accusés de décadence, et bien entendu sous la crise du théâtre la dénonciation d’une crise des valeurs de la société. Eschyle représente l’époque glorieuse d’Athènes qui connaît un déclin militaire du temps d’Euripide.]

 

 

 

 

 

Xanthias : serviteur de Dionysos

 

Eaque : serviteur de Pluton

 

 

 

XANTHIAS. Par Phébus Apollon, donne-moi la main, faisons un échange de baisers, et dis-moi, au nom de Zeus, mon compagnon de fouettade, dis-moi quel est ce tapage de là dedans, ces cris, cette dispute.

 

EAQUE. C’est entre Eschyle et Euripide.

 

XANTHIAS. Ah !

 

EAQUE. C’est une affaire, une grosse affaire en mouvement ; grande émotion chez les morts ; débat grave tout à fait.

 

XANTHIAS. A propos de quoi ?

 

EAQUE. Il y a ici une loi, qui porte que, dans les arts grands et ingénieux, tout homme supérieur à ses confrères sera nourri au Prytanéion et siégera auprès de Pluton...

 

XANTHIAS. Je comprends.

 

EAQUE. Jusqu’au moment où il arrivera un autre artiste plus habile que lui ; alors il faut qu’il lui cède la place.

 

XANTHIAS. Or, en quoi cela trouble-t-il Eschyle ?

 

EAQUE. Il occupait le trône tragique, comme étant le premier dans son art.

 

XANTHIAS. Et qui est-ce qui l’occupe maintenant ?

 

EAQUE. Lorsque Euripide descendit ici, il fit un étalage devant les voleurs d’habits, les coupeurs de bourse, les parricides, les perceurs de murs, qui foisonnent chez Hadès, et ces gens-là, entendant ses pour et contre, ses tours de souplesse, ses artifices, en raffolèrent, et le jugèrent le plus habile : lui, dans sa présomption, s’empara du trône où siégeait Eschyle.

 

XANTHIAS. Et on ne l’a pas lapidé !

 

EAQUE. Non, de par Zeus ! La foule criait qu’il fallait un jugement pour décider lequel des deux est le plus habile dans son art.

 

XANTHIAS. Les gredins !

 

EAQUE. De par Zeus ! leurs cris allaient jusqu’au ciel.

 

XANTHIAS. A côté d’Eschyle, n’y en a-t-il pas d’autres qui soient ses partisans ?

 

EAQUE. Les gens de bien sont rares, comme ici (montrant les spectateurs).

 

XANTHIAS. Et qu’est-ce que Pluton compte faire ?

 

EAQUE. Ouvrir tout de suite un débat, un jugement, une épreuve de leur talent.

 

[…]

 

XANTHIAS. La chose va-t-elle se faire ?

 

EAQUE. De par Zeus! avant peu. Ici même, la grande lutte va s’agiter, et le talent dramatique sera pesé dans une balance.

 

XANTHIAS. Eh quoi ? Ils vont peser la tragédie ?

 

EAQUE. Oui, ils apporteront des règles, des toises à vers, des moules compacts...

 

XANTHIAS. Ils vont mouler de la brique ?

 

EAQUE. Des diamètres, des équerres. Euripide dit qu’il soupèsera les tragédies vers par vers.

 

XANTHIAS. Je pense qu’Eschyle doit avoir de la peine à supporter cela.

 

EAQUE. Il a des regards de taureau, il baisse la tête.

 

XANTHIAS. Mais qui jugera l’affaire ?

 

EAQUE. Ce n’était pas chose facile ; car il y avait disette de gens sensés. Les Athéniens n’agréaient pas à Eschyle.

 

XANTHIAS. Peut-être y voyait-il beaucoup de perceurs de murs.

 

EAQUE. Et d’ailleurs il regardait comme une plaisanterie de connaître du génie des poètes. Ils ont fini par s’en remettre à ton maître, expert en fait d’art. Mais entrons : quand les maîtres s’intéressent à une chose, pour nous gare les coups !

 

LE CHŒUR. Certes, le poète au courroux frémissant sentira en lui de la colère, quand il verra son rival bavard aiguiser ses dents ; alors, pris d’une folie terrible, il fera rouler ses yeux. Ce sera une lutte panachée de paroles à crins de cheval, de subtilités glissant sur l’épieu, de copeaux mis en mouvement par un poète rivalisant avec les mots bondissants d’un génie créateur. Celui-ci, hérissant la crinière hirsute de son cou chevelu, fronçant un sourcil redoutable, va venir rugissant, arrachant les mots comme des planches clouées, avec le souffle d’un géant. L’autre, artisan de paroles, langue experte, bien affilée, déliée, rongeant le frein de l’envie, épiloguera sur des mots disséqués, travail d’un robuste poumon.

 

EURIPIDE, à Dionysos. Je ne quitterai pas le trône ; cesse de me le conseiller ; je prétends être supérieur à celui-ci dans notre art.

 

DIONYSOS. Eschyle, pourquoi gardes-tu le silence ? Tu entends ce qu’il dit.

 

EURIPIDE. II va d’abord prendre un ton solennel, comme il le fait d’ordinaire dans ses tragédies, où se déploie son charlatanisme.

 

DIONYSOS. Homme important, pas de paroles si arrogantes !

 

EURIPIDE. Je le connais, et j’ai, depuis longtemps, percé à jour ce créateur d’hommes farouches, ce poète au langage hautain, à la bouche sans frein, sans règle, sans mesure, emportée, pleine d’entassements emphatiques.

 

ESCHYLE. Vraiment, c’est toi, le fils d’une déité agreste, qui me parles ainsi, toi, un débitant de collections de sottises, un faiseur de mendiants, un rapetasseur de haillons; mais il t’en cuira de tenir ces propos.

 

DIONYSOS.  Finis, Eschyle ; que la colère ne t’échauffe pas la bile.

 

ESCHYLE. Non, certes, pas avant que j’aie montré clairement si ce faiseur de boiteux a sujet de faire le fier.

 

DIONYSOS. Une brebis, une brebis noire ! Esclaves, amenez-la ; un orage menace d’éclater.

 

ESCHYLE. O assembleur de monodies crètiques, introducteur dans l’art d’hyménées incestueux !

 

DIONYSOS. Modère-toi, vénérable Eschyle ; et toi, pour éviter la grêle, misérable Euripide, dérobe-toi vite, si tu es sage, de peur que, dans sa colère, il ne te lance à la tête quelque grand mot qui en fasse jaillir « Tèléphos » ! Toi, Eschyle, apaise ton courroux ; mais, en critiquant, critique avec modération. Il ne convient pas que des poètes s’injurient comme des boulangères ; et toi, tu cries tout de suite comme de l’yeuse enflammée.

 

[…] ESCHYLE. Moi, j’aurais désiré ne pas combattre ici ; car la partie n’est pas égale.

 

DIONYSOS. Pourquoi ?

 

ESCHYLE. C’est que ma poésie n’est pas morte avec moi, tandis que la sienne est morte avec lui, si bien qu’il aura matière à parole. Toutefois, puisque c’est ton désir, il faut agir ainsi.

 

DIONYSOS. Voyons, maintenant, qu’on apporte ici l’encens et le feu pour prier le ciel, avant leur lutte ingénieuse, de me faire juger ce débat en habile connaisseur. Et vous, chantez un hymne aux Muses.

 

LE CHŒUR. O neuf Vierges, filles de Zeus, chastes Muses, vous qui voyez les âmes subtiles et ingénieuses des forgeurs de pensées, lorsqu’ils entrent en dispute, armés de leurs artifices les plus déliés, venez contempler la puissance de deux bouches très éloquentes, fournissez-leur des paroles et le prisme des vers. C’est aujourd’hui le grand combat du génie : la lutte est près de s’engager.

 

DIONYSOS. Faites tous deux quelque prière, avant de dire vos vers.

 

ESCHYLE. Déméter, qui as nourri mon esprit, puissé-je me montrer digne de tes Mystères !

 

DIONYSOS. Toi aussi, prends et brûle de l’encens.

 

EURIPIDE. C’est juste ; car j’ai aussi d’autres dieux que j’invoque.

 

DIONYSOS. Des dieux à toi, de fabrique nouvelle ?

 

EURIPIDE. Assurément.

 

DIONYSOS. Eh bien! adresse-toi à ces dieux particuliers.

 

EURIPIDE. Ether, qui me sers de nourriture, volubilité de la langue, finesse de l’esprit, subtilité de l’odorat, donnez la force persuasive aux réfutations que je vais prononcer.

 

LE CHŒUR. Certes, nous brûlons d’entendre les paroles rythmées de ces deux hommes habiles et leurs ingénieux procédés. Leur langue est acérée ; ni l’un ni l’autre n’a le cœur dépourvu d’audace ; leur âme est intrépide. Il faut donc s’attendre à ce que l’un ne dise rien que d’élégant et de limé, et que l’autre, s’armant de paroles tout d’une pièce, fonde sur son adversaire et mette en déroute les nombreux artifices de ses vers.

 

DIONYSOS. Mais il faut se hâter de prendre la parole. Seulement n’usez que de termes polis, sans figures, et sans rien de ce qu’un autre pourrait dire.

 

EURIPIDE. De moi-même et de mes titres poétiques je ne parlerai qu’en dernier lieu, mais je veux d’abord le convaincre d’être un hâbleur, un charlatan, qui trompe les spectateurs grossiers, formés à l’école de Phrynichos. Et d’abord, par exemple, il faisait asseoir un personnage voilé, Achille ou Niobé, dont il ne montrait pas le visage, vrais figurants de tragédie, ne soufflant pas un mot.

 

DIONYSOS. De par Zeus ! c’est tout à fait cela.

 

EURIPIDE. Le chœur, cependant, débitait des tirades de chants, jusqu’à quatre de suite, et sans discontinuer ; mais eux se taisaient toujours.

 

DIONYSOS. Moi, j’aimais ce silence ; il ne me déplaisait pas moins que le bavardage d’aujourd’hui.

 

EURIPIDE. C’est que tu étais un imbécile, sache-le bien !

 

DIONYSOS. Je le crois aussi. Mais pourquoi le drôle agissait-il ainsi ?

 

EURIPIDE. Par charlatanisme, pour que le spectateur demeurât dans l’attente du moment où Niobé parlerait ; en attendant, le drame allait son train.

 

DIONYSOS. Le vaurien ! Que de fois j’ai été dupé par lui ! mais pourquoi ces regards furieux, cette impatience ?

 

EURIPIDE. C’est parce que je le confonds. Puis, après ces radotages, lorsque le drame était arrivé à la moitié, il lançait une douzaine de termes beuglants, ayant sourcils et aigrettes, affreux, épouvantables, inconnus aux spectateurs.

 

ESCHYLE. Malheur à moi !

 

DIONYSOS. Silence !

 

EURIPIDE. Il ne disait rien d’intelligible : pas un mot.

 

DIONYSOS. Ne grince pas des dents.

 

EURIPIDE. Ce n’étaient que Scamandre, abîmes, aigles à bec de griffon sculptés sur l’airain des boucliers, mots guindés à cheval, pas commodes à saisir.

 

DIONYSOS. De par les dieux ! il m’est arrivé, à moi, de veiller une grande partie de la nuit, cherchant son hippalektryon jaune, quel oiseau c’était !

 

ESCHYLE. Ignorant, c’était comme un emblème sculpté sur les vaisseaux.

 

DIONYSOS. Moi, je croyais que c’était le fils de Philoxène, Éryxis.

 

EURIPIDE. Était-il donc nécessaire de mettre un coq dans des tragédies ?

 

ESCHYLE. Et toi, ennemi des dieux, dis-nous ce que tu as fait.

 

EURIPIDE. Chez moi, j’en atteste Zeus ! jamais comme chez toi de hippalektryons, ni de capricerfs, comme on en dessine sur les tapis médiques. J’avais reçu de tes mains la tragédie, gonflée de termes ampoulés et de propos pesants ; je l’ai tout d’abord allégée, et j’ai diminué ce poids, à l’aide de petits vers, de digressions, de poirées blanches, étendues de suc de sornettes extrait des livres anciens; ensuite je l’ai nourrie de monodies, dosées de kèphisophôn; puis je ne radotais pas au hasard, et je ne brouillais pas tout à l’aventure; mais le premier qui sortait exposait tout de suite l’origine du drame.

 

DIONYSOS. Cela valait mieux, de par Zeus! que de rappeler la tienne.

 

EURIPIDE. Alors, dès les premiers vers, nul ne restait inactif ; mais tout le monde parlait dans ma pièce, femme, esclave ou maître, jeune fille ou vieille.

 

ESCHYLE. Ne méritais-tu pas la mort pour cette audace ?

 

EURIPIDE. Non, par Apollon ! Je faisais une œuvre démocratique.

 

DIONYSOS. Laissons cela de côté, mon cher ; car la discussion sur ce point ne serait pas pour toi une très belle affaire.

 

EURIPIDE. De plus j’ai appris à ces gens-ci à parler.

 

ESCHYLE. J’en conviens, mais avant de le leur apprendre, que n’as-tu craqué par le milieu !

 

EURIPIDE. Et puis la mise en œuvre des règles subtiles, les coins et recoins des mots, réfléchir, voir, comprendre, ruser, aimer, intriguer, soupçonner le mal, songer à tout.

 

ESCHYLE. J’en conviens.

 

EURIPIDE. Introduisant sur la scène la vie intime, nos habitudes quotidiennes, de manière à provoquer la critique : car chacun s’y connaissant pouvait critiquer mon procédé. Mais je ne faisais pas un fracas capable de troubler la raison, je ne les frappais point d’étonnement avec des Cycnos et des Memnons guindés sur des chevaux dont les harnais résonnent.

 

[…] Voilà comment je suis parvenu à leur former le jugement, en introduisant dans mon art le raisonnement et la réflexion ; de sorte que maintenant ils comprennent et pénètrent tout, gouvernent mieux leur maison qu’autrefois, en se disant : « Où en est cette affaire ? Qu’est devenu ceci ? Qui a pris cela ? »

 

DIONYSOS. Oui ! de par les dieux ! Aujourd’hui tout Athénien rentrant chez lui crie à ses serviteurs et s’informe : « Où est la marmite ? Qui a mangé la tête de l’anchois ? Le plat que j’ai acheté l’an dernier n’existe plus. Où est l’ail d’hier ? Qui a mangé les olives? » Auparavant, c’étaient des sots, bouche béante, plantés là, comme des Mammacythes et des Mélitides.

 

[…] ESCHYLE. Je suis irrité de cette rencontre ; mes entrailles s’indignent d’avoir à contredire cet homme ; mais qu’il ne prétende point m’avoir jeté dans l’embarras. Réponds-moi, qu’est-ce qui rend un poète digne d’admiration ?

 

EURIPIDE. L’adresse et la justesse, avec laquelle nous rendons les hommes meilleurs dans les cités.

 

ESCHYLE. Si donc tu ne l’as point fait, mais si de bons et généreux tu les as rendus tout à fait pervers, de quoi, dis-le-moi, es-tu passible ?

 

DIONYSOS. De la mort : ne le demande pas.

 

ESCHYLE. Vois donc quels hommes il a, tout d’abord, reçus de mes mains : généreux, hauts de quatre coudées, ne se dérobant point aux charges publiques, ni flâneurs, ni bouffons, comme aujourd’hui, ni toujours prêts au mal, mais respirant lances et javelots, casques aux blanches aigrettes, armets, bottines, boucliers à sept cuirs de bœuf.

 

EURIPIDE. Voilà qui va mal : il m’assommera avec ses casques. Mais comment fais-tu pour leur enseigner la bravoure ?

 

DIONYSOS. Réponds, Eschyle, et ne donne pas l’essor à ta jactance farouche.

 

ESCHYLE. En faisant un drame rempli d’Arès.

 

DIONYSOS. Lequel ?

 

ESCHYLE.  Les Sept devant Thèbes. Tous les spectateurs souhaitaient d’être hommes de guerre.

 

DIONYSOS. En cela tu as mal fait : tu as rendu les Thébains plus ardents au combat. Aussi mérites-tu d’être frappé.

 

ESCHYLE. Il ne tenait qu’à vous de vous exercer ; mais vous ne vous êtes point tournés de ce côté. Depuis, en faisant représenter les Perses, je vous ai appris à désirer vaincre toujours les ennemis; et j’ai produit un chef-d’œuvre admirable.

 

DIONYSOS. Moi, j’éprouvai une grande joie, en apprenant la mort de Darius, lorsque le chœur, battant des mains, s’écria « Iau ! Iau ! »

 

ESCHYLE. Voilà les sujets où les poètes doivent s’exercer. Remarquez, en effet, dès l’origine, combien les poètes de génie ont été utiles. Orphée a enseigné les mystères et l’horreur du meurtre; Musée, les remèdes des maladies et les oracles; Hésiode, l’agriculture, la saison des fruits, les labours; et le divin Homère, d’où lui est venu tant d’honneur et de gloire, si ce n’est d’avoir enseigné, mieux que personne, la tactique, les vertus et les armures des guerriers ?

 

DIONYSOS. Il n’a pourtant rien appris à ce grand niais de Pantaclés : en effet, tout récemment, faisant partie d’une pompe, il avait attaché son casque à sa tête, oubliant d’y adapter l’aigrette.

 

ESCHYLE. Mais il a formé un grand nombre d’autres héros.Ma muse, tout imprégnée de lui, a célébré les vertus héroïques des Patrocles, des Teucros au cœur de lion, afin d’entraîner chaque citoyen à s’égaler à eux, dès qu’il entend la trompette. Mais, de par Zeus! je ne mettais point en scène des Phèdres impudiques, ni des Sthénébées, et je ne sache point avoir jamais créé le personnage d’une femme amoureuse.

 

EURIPIDE. Non, de par Zeus ! car Aphrodite n’était rien pour toi.

 

ESCHYLE. Et qu’il en soit toujours ainsi ! Mais qu’elle règne sans cesse attachée à toi et aux tiens ! Car elle a fini par te perdre toi-même.

 

[…] EURIPIDE. Eh ! malheureux ! Quel tort mes Sthénébées font-elles à l’État ?

 

ESCHYLE. Que tu as poussé des femmes honnêtes, épouses d’honnêtes citoyens, à boire la ciguë, prises de honte en face de tes Bellérophons.

 

EURIPIDE. Est-ce que j’ai mis en œuvre une fausse légende relative à Phèdre ?

 

ESCHYLE. Non, elle est réelle. Mais le poète doit jeter un voile sur le mal, ne pas le produire au jour, ni sur la scène. Ce qu’est le maître pour l’éducation de l’enfance, le poète l’est pour l’âge viril. Nous ne devons rien dire que d’absolument bien.

 

EURIPIDE. Lors donc que tu nous parles des Lycabètes ou des hauteurs du Parnasse, est-ce enseigner des choses bonnes, quand il fallait user d’un langage humain ?

 

ESCHYLE. Mais, malheureux, il faut pour les grandes sentences, pour les grandes pensées, créer des expressions à la hauteur. D’ailleurs, il est naturel que les demi-dieux se servent de mots sublimes, comme ils sont habillés de vêtements plus magnifiques que les nôtres. Ce que j’avais ennobli, tu l’as ravalé, toi.

 

EURIPIDE.  De quelle manière ?

 

ESCHYLE. D’abord, tu as revêtu les rois de haillons pour paraître dignes de compassion aux yeux des hommes.

 

EURIPIDE. Quel mal ai-je fait en cela ?

 

ESCHYLE. Cela fait que pas un riche ne veut être triérarque, mais s’enveloppe de haillons, pleure et dit qu’il est pauvre.

 

DIONYSOS. Par Déméter ! ils ont par-dessous un chiton de laine fine, et tel, qui ment ainsi, on le voit poindre tout à coup sur le marché aux poissons.

 

ESCHYLE. C’est encore toi qui as enseigné le goût du bavardage et des arguties, fait déserter les palestres, montré à serrer le derrière des jeunes diseurs de riens, appris aux matelots à tenir tête, à leurs chefs. Au contraire, de mon vivant, ils ne savaient que crier: « Hé! la galette ! » ou bien: «hyppapae ! »

 

DIONYSIOS. Oui, par Apollon ! Puis péter au nez des thalamistes, embrener les camarades de gamelle, détrousser les habitants des ports de relâche. Maintenant ils disputent, et ils voguent à l’aventure, soit par ici, soit par là.

 

ESCHYLE. De quels crimes n’est-il pas l’auteur ? N’a-t-il pas mis en scène des entremetteuses, des femmes accouchant dans des temples, des sœurs incestueuses, et d’autres qui disent que vivre c’est ne pas vivre ? Voilà comment notre ville est remplie de scribes et de bouffons, singes populaires, qui trompent le peuple sans cesse : si bien que personne n’est plus en état aujourd’hui de porter le flambeau, faute d’exercice.

 

DIONYSIOS. Personne, de par Zeus ! Aussi, aux Panathénées, j’ai failli mourir de rire, en voyant courir un lourdaud, plié en deux, blanc, gras, laissé en arrière, se donnant un mal affreux. Ceux qui étaient aux portes du Céramique lui frappent le ventre, les côtes, les reins, les fesses ; en réponse à ces claques, le battu éteint son flambeau, et s’enfuit.

 

LE CHŒUR. Sérieuse est l’affaire, grand débat, lutte rudement engagée. Le jugement sera difficile à rendre ; car, si l’un attaque avec vigueur, l’autre sait se retourner et résister avec prestesse. Mais ne restez pas toujours sur le même terrain. Vous avez mille moyens, et d’autres encore, de lancer vos attaques. Tous les points que vous avez à débattre, exposez-les; allez de l’avant ; déployez les arguments vieux ou nouveaux, et n’hésitez point à dire quelque chose de subtil et d’ingénieux. Si vous craignez que l’ignorance des spectateurs ne saisisse pas vos finesses de langage, n’ayez pas peur. II ne peut plus se faire qu’il en soit ainsi. Ils ont été à la guerre : chacun a son livre, où il apprend la sagesse. Ce sont, d’ailleurs, des créatures d’élite et aujourd’hui plus aiguisées que jamais. Ne redoutez donc rien, déployez tout votre talent ; vous êtes devant des spectateurs éclairés.

 

EURIPIDE.  Eh bien, je m’attaquerai d’abord à tes prologues. C’est la première partie de la tragédie, c’est donc le premier point que j’examinerai dans cet habile poète. II n’était pas clair dans l’énoncé des faits.

 

DIONYSOS. Et quel est celui de ses prologues que tu critiques ?

 

EURIPIDE. Une foule. Récite-moi d’abord celui de l’Orestie.

 

DIONYSOS. Que tout le monde se taise. Parle, Eschyle.

 

ESCHYLE. « Hermès souterrain, qui veilles sur le royaume paternel, sois mon sauveur et mon aide, je t’en supplie : car je viens dans cette contrée et j’y rentre. » As-tu là quelque mot à reprendre ?

 

[…] EURIPIDE. C’est deux fois la même chose que nous dit l’habile Eschyle.

 

DIONYSOS. Comment deux fois ?

 

EURIPIDE. Vois bien la phrase ; je vais te la dire : « Je viens dans cette contrée, et j’y rentre. »

 

DIONYSOS. De par Zeus ! c’est comme si quelqu’un disait à son voisin : « Prête-moi ta huche, ou, si tu veux, ton pétrin. »

 

ESCHYLE. Ce n’est pas cela du tout, insigne bavard, mais mon expression est excellente.

 

DIONYSOS. Comment cela ? Indique-moi de quelle manière tu l’entends.

 

ESCHYLE. Venir dans une contrée est le fait de tout homme qui en est étranger : car il y vient sans avoir éprouvé aucune infortune ; mais un exilé « y vient et y rentre ».

 

DIONYSOS. Bien, par Apollon! Que dis-tu, Euripide ?

 

EURIPIDE. Je dis qu’Oreste n’est pas rentré dans sa patrie : il est venu en secret, sans l’aveu des maîtres du pays.

 

DIONYSOS. Bien, par Hermès ! Mais je ne te comprends pas.

 

EURIPIDE. Passe à un autre.

 

DIONYSOS. Allons, achève, Eschyle, et vivement. Toi, aie l’œil sur le mauvais.

 

ESCHYLE. « Au sommet de ce tombeau, je prie mon père de m’écouter, de m’entendre. »

 

EURIPIDE. Cette redite des mots « écouter, entendre », est une tautologie toute pure.

 

ESCHYLE. Mais, malheureux, il parle à des morts, auxquels il ne nous suffit pas de dire trois fois la même chose. Et toi, comment faisais-tu tes prologues ?

 

EURIPIDE. Je vais le dire ; et, si j’emploie deux fois la même expression, ou si tu vois du remplissage déborder de mon style, conspue-moi.

 

DIONYSOS. Allons, dis ; je n’ai rien à faire qu’à t’écouter et à constater l’allure droite du vers de tes prologues.

 

EURIPIDE. « Oedipe était d’abord un heureux homme. »

 

ESCHYLE. De par Zeus ! non pas ; mais de sa nature destiné au malheur, puisque, avant même sa naissance, Apollon prédit qu’il tuerait son père. Ainsi comment était-il tout d’abord un heureux homme ?

 

EURIPIDE. « Et ensuite il devint le plus malheureux des mortels. »

 

ESCHYLE. De par Zeus! non pas ; car il ne cessa jamais de l’être. En effet, à peine est-il né qu’on l’expose, en plein hiver, dans un vase de terre, de peur que, si on l’élevait, il ne devînt le meurtrier de son père; il se rend ensuite chez Polybe, avec ses pieds enflés ; puis, jeune encore, il épouse une vieille femme, et, pour comble d’étrangeté, sa propre mère ; enfin, il se crève les yeux.

 

DIONYSOS. Certes, il aurait été heureux, s’il avait été stratège avec Érasinidés.

 

EURIPIDE. Tu radotes ; je suis un excellent faiseur de prologues.

 

ESCHYLE. Assurément, de par Zeus ! je n’éplucherai pas chacune de tes paroles ; mais avec l’aide des dieux, d’un seul petit lécythe je mettrai à néant tes prologues.[1]

 

EURIPIDE. Toi, mes prologues, d’un seul petit lécythe !

 

ESCHYLE. D’un seul. Tu fais de façon qu’on peut adapter quoi que ce soit, « petite toison, petit lékythe, petit sac », à tes iambes : je le montrerai tout de suite.

 

EURIPIDE. Voyons ; toi, le montrer ?

 

ESCHYLE. Je l’affirme.

 

DIONYSOS. Il faut le prouver : parle.

 

EURIPIDE.  « Egyptos, selon la tradition répandue, accompagné de ses cinquante fils, faisant voile vers Argos... »

 

ESCHYLE. A perdu son petit lécythe.

 

EURIPIDE. Qu’est-ce que c’est que ce lécythe ? Ne va-t-on pas le faire crier ?

 

DIONYSOS. Récite-lui un autre prologue, afin qu’il voie encore.

 

EURIPIDE. « Dionysos, qui, armé de thyrses et couvert de peaux de faon, danse sur le Parnasos, à la lueur des torches... »

 

ESCHYLE.  A perdu son petit lécythe.

 

DIONYSOS, Hélas ! nous voilà de nouveau frappés par le petit lécythe.

 

EURIPIDE. Mais cela n’arrivera plus : il ne pourra pas à ce prologue ajuster son petit lékythe. « Il n’est pas d’homme heureux en tout point : l’un, issu d’une illustre origine, n’a pas de quoi vivre; l’autre, d’une basse naissance... »

 

ESCHYLE. A perdu son petit lécythe.

 

DIONYSOS. Euripide !

 

EURIPIDE. Qu’y a-t-il ?

 

DIONYSOS. Je crois qu’il te faut carguer la voile : ce petit lécythe va souffler violemment.

 

EURIPIDE. Par Déméter ! je ne m’en ferai pas de souci : à l’instant même il va être brisé.

 

DIONYSOS. Allons, dis-en un autre ; mais gare le petit lécythe.

 

EURIPIDE. « Cadmos, fils d’Agénor, ayant un jour quitté la ville de Sidon... »

 

ESCHYLE. A perdu son petit lécythe.

 

DIONYSOS. Ah ! mon pauvre ami, achète ce petit lécythe, pour qu’il ne gâte pas nos prologues.

 

EURIPIDE. Eh quoi ! moi, j’achèterais quelque chose de lui ?

 

DIONYSOS. Oui, si tu m’en crois.

 

EURIPIDE. Jamais ; j’ai encore à dire beaucoup de prologues, auxquels il ne ne trouvera pas moyen d’adapter son petit lékythe. « Pélops, fils de Tantalos, étant venu à Pisa sur de rapides coursiers... »

 

ESCHYLE. A perdu son petit lécythe.

 

Publié dans 1- Comique et Tragique

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