Constantin Stanislavski (1863-1938) La simplicité du jeu Tragique

Publié le par Maltern

Constantin Stanislavski (1863-1938) La simplicité du jeu Tragique

 

“ Prenons un autre exemple : que fait Lady Macbeth, au point culminant de sa tragédie ? Elle cherche simplement à faire disparaître de ses mains une tache de sang. ”

 

Gricha protesta. “ Vous voulez nous faire croire qu’un grand écrivain comme Shakespeare a écrit Macbeth pour que son héroïne fasse le geste tout ordinaire de se laver les mains ? ”

 

“ Quelle déception, n’est-ce pas ! dit le Directeur avec ironie. Penser qu’il a oublié la tragédie ! Comment a-t-il pu ignorer tout le jeu dramatique de l’acteur, son “ pathétique ”, son “ inspiration ” ! Comment peut-on abandonner ce merveilleux trésor et se contenter de petits actes physiques, de petites vérités !...   

 

“ Vous en comprendrez plus tard la nécessité. Vous vous rendrez compte que dans la vie réelle, les grandes émotions ne se manifestent souvent que par un geste très ordinaire, tout simple et naturel. Cela vous étonne ? De quoi se préoccupe l’ami ou la femme du malade qui va mourir ? De ne pas faire de bruit autour de lui, de suivre les prescriptions du médecin, de prendre sa température, de lui donner à boire. Et toutes ces petites actions prennent de l’importance en présence de la mort.

 

“ Vous devez comprendre la signification que revêt le moindre geste à l’intérieur des “ circonstances données ”, en exprimant un sentiment. C’est en voulant véritablement, physiquement essuyer le sang de ses mains que Lady Macbeth en est venue à exécuter ses projets ambitieux. Ce n’est pas par hasard si, tout au long de son monologue, cette tache lui revient à la mémoire, liée dans son esprit au meurtre de Duncan. Ce simple geste comporte un sens extraordinaire. Il exprime à lui seul tout le drame intérieur, qui cherche ainsi une issue.

 

“ Pourquoi cette relation entre les actes physiques élémentaires et la vie affective est-elle un élément si important de notre technique artistique ?

 

“ Si vous dites à un acteur que son rôle est profondément tragique et plein de psychologie, il va commencer immédiatement à se lancer dans toutes sortes de contorsions, à se torturer l’esprit et à forcer les sentiments. Mais donnez-lui un problème strictement physique à résoudre, dans des circonstances intéressantes et attachantes, et il l’accomplira sans s’inquiéter et sans se poser de questions inutiles.

 

“ En abordant ainsi la vie affective, vous éviterez toute violence, et le résultat viendra tout naturellement de lui-même.

 

“ Il y a aussi une autre raison pratique de procéder ainsi. Pour parvenir aux grandes dimensions du tragique, l’acteur doit forcer sa nature créatrice à l’extrême. Or comment pourra-t-il y accéder si sa nature ne répond pas à sa volonté ? Cet état d’intensité dramatique ne peut être amené qu’à la faveur d’une inspiration, et vous ne pouvez pas toujours facilement la déclencher. Si vous essayez de le faire par des moyens artificiels, vous risquez de vous égarer et de tomber dans le théâtral, au lieu du vrai. C’est la méthode facile !

 

“ Pour éviter cette erreur, prenez appui sur un objet tangible, solide, sur une action physique. Plus elle sera simple, plus il vous sera facile de la saisir, de la laisser vous diriger vers votre véritable objectif, loin de la tentation du jeu mécanique.

 

“ Abordez le moment tragique du rôle les nerfs détendus, sans crispation ni violence, et surtout sans hâte. Avancez progressivement, avec logique, en accomplissant correctement et avec conviction votre enchaînement d’actes physiques. Lorsque vous aurez perfectionné ce moyen de parvenir aux sentiments, vous cesserez de redouter ces passages tragiques, car vous saurez les aborder avec confiance.

 

“ La seule différence entre ma façon d’aborder le drame ou la comédie dépend uniquement de la nature des circonstances proposées qui règlent les gestes de votre personnage. Par conséquent, si l’on vous demande “ du tragique ”, ne pensez pas à éprouver des sentiments, pensez à ce que vous allez  faire

 

 

 

[C.Stanislavski, La formation de l’acteur, traduction Elizabeth Janvier, Paris, Olivier Perrin, 1958, p.138-141.]

Publié dans 1- Comique et Tragique

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