Jacques Scherer : Le corps comique de Molière : « tout parlait en lui »

Publié le par Maltern

Jacques Scherer : Le corps comique de Molière : « tout parlait en lui »

 

 

 

 

MOLIÈRE COMÉDIEN

 

Mlle Poisson, comédienne, fille du comédien Du Croisy qui a joué lors de la création des Précieuses Ridicules, nous a laissé une analyse très précise des caractères physiques qui ont déterminé le jeu de Molière. Celui-ci, écrit-elle, « n’était ni trop gras ni trop maigre. Il avait la taille plus grande que petite, le port noble, la jambe belle. Il marchait grave­ment, avait l’air très sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements qu’il leur donnait lui rendaient la physionomie entièrement comique. [...] La nature, qui lui avait été si favorable du côté des talents de l’esprit, lui avait refusé ces dons extérieurs si nécessaires au théâtre, surtout pour les rôles tragiques. Une voix sourde, des inflexions dures, une volubilité de langue qui précipitait trop sa déclamation le rendaient, de ce côté, fort inférieur aux acteurs de l’Hôtel de Bourgogne. Il se rendit justice et se renferma dans un genre où ces défauts étaient plus supportables. II eut même bien des difficultés à surmonter pour y réussir, et ne se corrigea de cette volubilité, si contraire à la belle articulation, que par des efforts continuels, qui lui causèrent un hoquet qu’il a conservé jusqu’à la mort et dont il savait tirer parti en certaines occasions. » Elle ajoute que « dans les rôles de haut comique, tels que ceux d’Arnolphe, d’Orgon, d’Harpagon », il séduisait « par la vérité des sentiments, par l’intelligence des expressions et par toutes les finesses de l’art [...] ; aussi se chargeait-il toujours des rôles les plus longs et les plus difficiles ».

 

Le « hoquet » n’est pas une invention de Mlle Poisson. Il est attesté par au moins un autre contemporain, le perfide Montfleury, qui décrit ainsi l’apparence et le jeu de Molière dans le rôle de César du Pompée de Corneille :

 

 

 

Il vient le nez au vent,

 

Les pieds en parenthèses et l’épaule en avant,

 

Sa perruque, qui suit le côté qu’il avance,

 

Plus peine de laurier qu’un jambon de Mayence,

 

Les mains sur les côtés d’un air peu négligé,

 

La tête sur le dos comme un mulet chargé,

 

Les yeux fort égarés, puis, débitant ses rôles,

 

D’un hoquet éternel sépare ses paroles.

 

 

 

Vers 1665, Molière cesse de jouer des rôles tragiques. Dans le comi­que, la richesse et la variété de son jeu s’expriment par un mouvement incessant. Grimarest note : « Les gens délicats l’accusaient d’être grima­cier. » Montfleury parle des « burlesques ressorts » de son corps et de ses « contorsions ». Déjà L’Étourdi, sa première pièce, mentionnait les « mille contorsions » de l’acteur et sa « furie ». Sganarelle ou le Cocu imaginaire a été publié avec des arguments d’un contemporain admiratif qui permettent d’entrevoir certains aspects du jeu : Scène VI : « Il ne s’est jamais rien vu de si agréable que les postures de Sganarelle, quand il est derrière sa femme, son visage et ses gestes expriment si bien sa jalousie qu’il ne serait pas nécessaire qu’il parlât pour paraître le plus jaloux de tous les hommes. » Scène XII : « Il faudrait avoir le pinceau de Poussin, Le Brun et Mignard pour vous représenter avec quelle posture Sganarelle se fait admirer dans cette scène [...]. L’on n’a jamais vu [...] paraître avec un visage si niais [...]. Jamais personne ne sut si bien démonter son visage, et l’on peut dire que dedans cette pièce il en change plus de vingt fois. »

 

Molière lui-même témoigne sur le jeu de Molière lorsque, dans La Critique de l’École des femmes, il fait décrire en ces termes le jeu d’Arnolphe dans L’École des femmes : « Ne descend-il point dans quelque chose de trop comique et de trop outré au cinquième acte, lorsqu’il explique à Agnès la violence de son amour, avec ces roulements d’yeux extravagants, ces soupirs ridicules et ces larmes niaises qui font rire tout le monde ? »

 

Quand il mourut, son ancien adversaire Donneau de Visé lui rendit le plus magnifique hommage que puisse mériter un acteur : « Il était tout comédien, depuis les pieds jusqu’à la tête. Il semblait qu’il eût plusieurs voix. Tout parlait en lui, et d’un pas, d’un sourire, d’un clin d’œil et d’un remuement de tête, il faisait plus concevoir de choses que le plus grand parleur n’en aurait pu dire en une heure. »

 

 

 

Jacques Scherer

Publié dans 1- Comique et Tragique

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