Edgar Morin 1921 : La « happy end » moderne : fin du tragique et renforcement de l’identification aux héros du bonheur

Publié le par Maltern

Edgar Morin 1921 : La « happy end » moderne : fin du tragique et renforcement de l’identification aux héros du bonheur

 

 La « happy end », c’est le bonheur des héros sympathiques, acquis de façon quasi providentielle, après des épreuves qui auraient dû normalement entraîner un échec ou une issue tragique.

 

 

 

La contradiction qui fonde tout ressort dramatique (la lutte contre la fatalité, le conflit avec la nature, la cité, autrui ou soi-même), au lieu de se résoudre, comme dans la tragédie, soit par la mort du héros, soit par une longue épreuve ou expiation , est résolue par la happy end. L’introduction massive de la happy end rétrécit l’univers de la tragédie au sein de l’imaginaire contemporain. Elle rompt avec une tradition millénaire, issue de la tragédie grecque, qui se poursuit avec le théâtre espagnol du Siècle d’or, le drame élizabéthain (Shakespeare), la tragédie classique française, le roman de Balzac, Stendhal, Zola, le mélodrame, le roman naturaliste et le roman populaire d’ Eugène Sue, le cinéma mélodramatique enfin de l’époque muette.

 

 

 

Dans l’universelle et millénaire tradition, le héros, rédempteur ou martyr, ou encore rédempteur et martyr, fixe sur lui, parfois jusqu’ à la mort, le malheur et la souffrance. Il expie les fautes d’autrui, le péché originel de sa famille et apaise, par son sacrifice, la malédiction ou le courroux du destin. La grande tradition a besoin non seulement du châtiment des méchants, mais du sacrifice des innocents, des purs, des généreux. Le sacrifice est soit la mort, soit une longue vie d’épreuves. Dans ce dernier cas, il peut y avoir soit apaisement ou réconciliation (Œdipe), soit réparation finale (le petit Rémi de Sans famille, Le Comte de Monte-Cristo, Le Bossu).

 

 

 

Dans le film à happy end, si le héros subit le mal, pâtit jusqu’ à la torture, morale ou physique, les épreuves sont de courte durée ; elles accompagnent rarement toute une vie, comme chez Jean Valjean. Le héros qui surmonte les risques, semble être devenu invulnérable à la mort. Le film se termine sur une sorte d’éternel printemps où l’amour, parfois accompagné par l’argent, le pouvoir ou la gloire, rayonnera à jamais. La happy end n’est pas réparation ou apaisement, mais irruption du bonheur. Il y a plusieurs degrés dans la happy end, depuis la félicité totale (amour, argent, prestige), jusqu’ à l’espoir du bonheur où le couple part courageusement sur la route, au-devant de la vie...

 

 

 

La happy end implique un attachement intensifié au héros. En même temps que les héros se rapprochent de l’ humanité quotidienne, qu’ ils y sont immergés, que s’ imposent leurs problèmes psychologiques, ils sont de moins en moins les officiants d’ un mystère sacré pour devenir les alter ego du spectateur. Le lien sentimental et personnel qui se noue entre spectateur et héros est tel que le spectateur ne supporte plus que son alter ego soit immolé. Au contraire, il en attend le succès, la réussite, la preuve que le bonheur est possible. Ainsi, paradoxalement, c’est dans la mesure où le film se rapproche de la vie réelle qu’il s’achève sur la vision la plus irréelle, la plus mythique : la satisfaction des désirs, le bonheur éternisé. »

 

 

 

[Edgar Morin, L’esprit du temps 1962-1976,  éd. Grasset, 1962-1976].

Publié dans 1- Comique et Tragique

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