Jacques Lecoq 1921-1999 : Du clown de cirque au clown de théâtre : à la recherche de son propre clown

Publié le par Maltern

Jacques Lecoq 1921-1999 : Du clown de cirque au clown de théâtre : à la recherche de son propre clown

 

« Dans la tradition du cirque le clown commençait par être acrobate, fil‑de‑fériste ou trapéziste puis, prenant de l'âge, ne pou­vant plus réaliser les numéros à leur niveau de qualité, il les apprenait à un jeune qui deve­nait clown.

 

Depuis les années soixante se manifeste un intérêt pour le clown. Mais le clown n'est plus lié au cirque : il a quitté la piste pour la scène et la rue. Beaucoup de jeunes désirent être clown; c'est une profession de foi, une prise de position envers la société : être ce personnage à part et reconnu de tous, pour lequel on ressent un vif intérêt, dans ce qu'il ne sait pas faire, là où il est faible. Montrer ses failles : les jambes maigres, les grosse poitri­nes, les petits bras et les mettre en valeur avec d'autres vêtements que ceux qui d'habitude les cachent, c'est s'accepter et se montrer tel que l'on est.

 

De nombreux jeunes dans tous les pays parcourent les rues avec trois balles, une cabriole, un mur invisible, pour être regardés. Le phénomène dépasse la simple représenta­tion et son spectacle. Ce clown « psychologi­que », que peut développer une pédagogie dramatique, nécessaire à la liberté du comé­dien, n'est pas forcément un clown de spectacle et reste le plus souvent un mode d'expres­sion privé. Le petit nez rouge ne suffit pas à faire un clown professionnel et la représenta­tion ne doit pas être une exhibition consola­trice.

 

Le clown exige aussi un exploit, souvent à l'envers de la logique; il met dans le désor­dre un certain ordre et permet de dénoncer ainsi l'ordre reconnu : il fait tomber son chapeau, il va pour le ramasser, mais, malen­contreusement, donne un coup de pied de­dans et, sans le faire exprès, marche sur une canne qui lui saute dans la main. Le clown rate là où on l'attend et réussit là où on ne l'attend pas. Qu'il essaie de faire un saut périlleux, il tombe, mais il y parvient quand on lui donne une gifle. Ainsi le clown Grock, caché derrière un paravent, parvenait à jon­gler avec trois balles seules visibles du public, ce qu'il ne pouvait réussir devant lui.

 

Le clown prend tout à la lettre dans son sens premier : lorsque la nuit tombe (boum !) il la cherche par terre et l'on rit de son côté idiot et naïf. Quand on lui dit de prendre l'air, il cherche à l'attraper avec la main. On lui fait des blagues. On lui dit de se baisser et de regarder ses pieds : il se baisse et reçoit un coup de pied dans les fesses; il trouve la plaisanterie « bonne » et veut la faire à son tour à un troisième personnage; celui‑ci lui demande de lui montrer ce qu'il faut faire, et le clown reçoit un autre coup de pied donné par ce dernier personnage qui connaissait la blague.

 

Le petit nez rouge, « le plus petit masque du monde », en donnant au nez une forme ronde, éclaire les yeux de naïveté et agrandit le visage en le démunissant de toute défense. Il ne fait pas peur, c'est ce qui le fait aimer des enfants.

 

La pantomime, autrefois, était descendue sur la piste du cirque et avait apporté au clown le visage blanc de Pierrot qui devint le clown blanc. Le clown, aujourd'hui, c'est sur­tout l'auguste et par suite tous les comiques de la piste.

 

Beckett a apporté une nouvelle dimen­sion au clown en lui faisant découvrir les grands souffles de l'existence. Le héros tragi­que étant devenu inabordable, le clown le remplace, « En attendant Godot »...

 

Clowns de théâtre et clowns de cirque se mêlent au Cirque Alfred, en Tchécoslovaquie, avec Ctibor Turba et Boleslav Polivka. Pierre Byland et Philippe Gaulier, clowns de théâtre absurde, font un spectacle, Les Assiettes. Chaque pays trouve ses clowns, le phénomène est international, sans que le cirque les fasse naître. De jeunes comédiens se reconnaissent dans ce monde clownesque qu'ils font évoluer loin de l'image typique du clown de cirque.

 

Cette recherche de son propre clown ré­side dans la liberté de pouvoir être soi‑même et d'en faire rire les autres, d'accepter sa vérité. Un enfant est en nous qui a grandi et que la société ne permet pas de montrer; la scène est là qui le permettra mieux que dans la vie.

 

Cette démarche est purement pédagogi­que et cette expérience sert le comédien au‑delà même de la représentation clownes­que. Il ne suffit pas, pour un clown de théâtre, de se montrer au public en ratant ce que l'on tâche de réussir et de porter un costume typi­que et un nez rouge. Le clown professionnel doit savoir faire ce qu'il rate avec talent et travail. Les clowns de théâtre, eux, se fondent davantage sur le talent du comédien que sur celui de l'acrobate; sans nez rouge, ils ani­ment un monde souvent absurde et tragique. En compagnies, ils montent de courtes pièces prenant leurs personnages en eux‑mêmes, se caricaturant. »

 

 

 

[Jacques Lecoq, 1987, Le théâtre du Geste Bordas,  p 117]

Publié dans 1- Comique et Tragique

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