Jacques Lecoq : Comment bouge un chœur tragique dans l’espace ?

Publié le par Maltern


Jacques Lecoq 1921-1999 : Comment bouge un chœur tragique dans l’espace ? Ce que le mouvement et « l’équilibre du plateau » apprennent sur sa fonction.

 
« Le chœur est un corps, il bouge organi­quement comme un être vivant suivant le nombre de personnes qui le composent (15 est resté le meilleur nombre : 7 + 7 + 1. Il offre des possibilités de mouvements très variés et peut prendre des formes multiples. Il peut se morceler en plusieurs unités d’aspect autonome mais toujours réunies par son co­ryphée, centre de gravité. Ces différentes uni­tés peuvent vivre ensemble des conflits d’opi­nion, la moitié pour, l’autre contre, sans ja­mais se séparer fondamentalement, réunies par la sagesse. Sa forme disponible est lar­vaire d’un côté, se fixe et s’ordonne comme une cristallographie de l’autre, d’où l’aspect hu­main et l’aspect rituel.

 

Le chœur organise l’espace et le temps de la tragédie, et la structure. Le chœur ne bouge pas comme un groupe. Le niveau de jeu du chœur est un niveau de jeu masqué. Comme si le groupe ou la foule qu’il représente portait le masque; que les choreutes le portent ou non, le principe est le même.

 

Le chœur est la plus haute organisation théâtrale; et un théâtre qui se compose d’un chœur parvient à un très haut niveau de style de représentation.

 

Le chœur appelle le héros et l’attend. Qui peut se présenter devant lui ? C’est la question qui reste posée dans cette recherche sur la dynamique du chœur. La dimension du héros tragique a disparu du théâtre moderne.

  On joue la tragédie avec un chœur de trois per­sonnes, lui ôtant par là la structure de son espace et de son jeu. Dans la tragédie grecque, ce n’est pas un groupe de trois amis qui compatissent sur le sort d’Électre, c’est un chœur qui va relayer ses pleurs et ses plaintes. Il va porter à l’extérieur l’espace intérieur d’Electre et le faire vibrer dans son cercle. Il sera témoin présent des appels et des douleurs. Une fois le héros parti, le chœur seul en scène occupe entièrement l’espace et change son organisa­tion.

  La géométrie du chœur seul en scène, en carré, en triangle, en aile, en arc de cercle, etc., prépare ce qu’il va annoncer au public. Il constate, prévoit, réfléchit les actions du hé­ros. Le chœur participe en résonance mais n’atteint pas la folie des passions mises en jeu, même si ses danses l’accompagnent

  Dans Héraclès le chœur des vieillards se souvient de leur jeunesse et danse des com­bats. Les places dans lesquelles se disposent les quinze choreutes rythment l’espace du plateau; elles expriment la situation, mais aussi l’âme même de l’état du chœur. Des mouvements très petits ou très grands les dynamisent hors du mouvement moyen. Le chœur baisse la tête de trois centimètres ou se jette par terre à plat ventre. Baisser la tête de trois centimètres à quinze c’est énorme, c’est plus grand que de voir se baisser complète­ment la tête d’un seul.

  
La parole du chœur doit réciter la vérité du texte dans une voix commune, ce qui demande pour chacun une contribution à un ensemble sans prendre tout à sa charge. Les choreutes doivent sentir qu’ils appartiennent à un corps commun, à une voix commune, qui a son centre de gravité d’ans le coryphée.

  La marche de l’entrée du chœur, surtout dans un théâtre grec comme à Syracuse, se manifeste selon deux vitesses extrêmes, de la plus lente à la plus rapide. On ne peut em­ployer une vitesse intermédiaire rejoignant la vitesse naturelle qui serait alors ridicule et une injure à l’espace présent déjà transposé par l’architecture du lieu.

  Dans Les Sept contre Thèbes le chœur des femmes, sous l’effet de la peur, se précipite sur la scène en criant et en tombant. La difficulté est de soutenir la liaison entre un mot et l’autre sur une distance de dix mètres. Exemple : en courant dire « Je crie », faire dix mètres et tomber en disant « et je meurs », sans que cela soit ridicule, demande un soutien et une tension entre les deux mots. Il en est de même pour l’entrée du messager qui arrive en courant, porteur de la nouvelle, et qui doit s’arrêter net devant le héros ou le chœur avant d’entamer son discours. Au début des répéti­tions le comédien messager trébuche, tombe, emporté par son élan.

  Lorsque le chœur se retire de la scène il laisse un espace chargé que le personnage qui entre doit remplir. Le spectateur souhaite dans son corps une présence de même niveau que le chœur pour rétablir l’équilibre rompu. C’est là que, à Syracuse, beaucoup de grands comédiens avaient peur d’entrer en scène devant ce public énorme qui, au‑delà des gradins, envahissait la montagne. L’acteur était surpris aussi d’entendre le bruit bizarre des pages du livret que les spectateurs tour­naient ensemble en suivant le texte. A la fin de la tragédie, le choeur est le dernier à quitter la scène, remplacé par la nuit. »

 [Jacques Lecoq, 1987,  Le Théâtre du geste, p 112]


Publié dans 1- Comique et Tragique

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